La lutte contre la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN) franchit un nouveau cap en Afrique de l’Ouest. À Dakar, le secrétaire permanent de la Commission sous-régionale des pêches (CSRP), Khalllahi Brahim, a détaillé une stratégie offensive fondée sur le renforcement des capacités des États membres, la mutualisation des moyens navals et une coopération opérationnelle accrue pour contrer un phénomène transfrontalier qui pèse lourdement sur les ressources halieutiques.
« La Commission travaille sur trois axes principaux », a-t-il expliqué lors d’un entretien avec l’Agence de presse sénégalaise (APS) : la formation des personnels nationaux, la fourniture d’équipements adaptés et la conduite d’opérations conjointes de surveillance en mer.
Au cœur du dispositif, une logique d’intégration régionale. Concrètement, un navire d’un État membre est mobilisé, des inspecteurs des pêches issus de plusieurs pays embarquent à bord, et des missions de contrôle sont menées à l’échelle de la sous-région. Ce mécanisme permet d’optimiser des moyens souvent limités et d’assurer une présence dissuasive sur des espaces maritimes vastes et poreux.
L’enjeu est considérable. Selon Khalllahi Brahim, près de 20 % de la pêche INN mondiale serait réalisée dans la sous-région ouest-africaine. Un chiffre qui illustre l’ampleur d’un fléau aux ramifications économiques, sociales et environnementales. La pêche illicite prive les États de recettes fiscales substantielles, fragilise les communautés côtières et accentue la surexploitation des stocks.
Face à cette pression, la CSRP mise sur une montée en puissance institutionnelle et technique. Le renforcement des capacités ne se limite pas à la formation théorique ; il inclut l’acquisition d’équipements de surveillance, le perfectionnement des techniques d’inspection et l’amélioration des mécanismes de coordination entre administrations nationales. L’objectif est clair : doter les États d’outils opérationnels capables de répondre à des réseaux souvent sophistiqués et mobiles.
Cette stratégie a également renforcé la crédibilité de l’organisation sur la scène internationale. Khalllahi Brahim estime que cette dynamique a permis à la CSRP d’acquérir une « aura » régionale et mondiale, facilitant la collaboration avec des partenaires tels que le Luxembourg, la Banque mondiale et l’Union européenne. Ces partenariats sont essentiels pour mobiliser des financements, partager des expertises et soutenir des programmes de modernisation.
Nommé en mai 2023 à la tête de l’institution, le secrétaire permanent indique travailler à l’élaboration d’un nouveau plan stratégique « qui prenne en compte les réalités de l’heure ». La pêche demeure centrale, mais l’approche évolue vers une vision plus intégrée des enjeux maritimes.
En effet, les rendements halieutiques diminuent, sous l’effet combiné de la surexploitation, du changement climatique et de la dégradation des écosystèmes marins. Dans ce contexte, il ne suffit plus de surveiller ; il faut repenser la gouvernance des ressources.
Le futur plan stratégique élargit ainsi son périmètre aux questions environnementales. La protection des écosystèmes marins devient un axe prioritaire, dans la mesure où la durabilité des stocks conditionne la sécurité alimentaire et l’emploi dans des pays où la pêche représente un pilier socio-économique majeur.
La science et l’innovation occupent également une place croissante dans la feuille de route de la Commission. Pour Khalllahi Brahim, le potentiel de la sous-région est « extrêmement important » mais demeure insuffisamment exploité. L’amélioration des données scientifiques, le suivi des stocks, l’utilisation de technologies de surveillance modernes et le développement de solutions innovantes sont perçus comme des leviers indispensables pour optimiser la gestion des ressources.
Au-delà de la seule lutte contre la pêche INN, la CSRP inscrit désormais son action dans le cadre plus large de l’économie bleue. Cette approche implique de considérer l’océan dans sa globalité, en articulant exploitation des ressources, protection environnementale et développement économique durable. « Toutes les actions doivent se faire dans un cadre d’économie bleue », insiste le responsable.
Ce repositionnement traduit une évolution stratégique : passer d’une réponse essentiellement répressive à une gouvernance intégrée des espaces maritimes. L’économie bleue ne se limite pas aux captures halieutiques ; elle englobe les activités portuaires, l’aquaculture, le tourisme côtier et la valorisation durable des ressources marines.
Dans une sous-région où la mer constitue à la fois une source de subsistance et un espace de vulnérabilité, la lutte contre la pêche illicite apparaît comme un préalable à toute stratégie de développement durable. En mutualisant les moyens, en renforçant les compétences et en élargissant son cadre d’action à l’environnement et à l’innovation, la CSRP cherche à transformer une contrainte structurelle en opportunité de gouvernance régionale renforcée.
La bataille contre la pêche INN est loin d’être gagnée. Mais en consolidant la coopération entre États et en ancrant son action dans une vision d’économie bleue, la Commission sous-régionale des pêches entend reprendre l’initiative dans des eaux longtemps marquées par l’impunité.
Félicienne HOUESSOU
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