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Carbone : l’Afrique risque de laisser 750 millions d’euros de recettes fiscales à l’UE

Avec le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM) de l’Union européenne, la décarbonation devient aussi une question de souveraineté fiscale pour les économies africaines. En l’absence de mécanismes nationaux suffisamment calibrés, une partie des recettes associées au carbone incorporé dans les exportations pourrait être captée par l’UE plutôt que par les pays producteurs. Ce mercredi 23 septembre à Kigali, à l’occasion du 11e Congrès annuel du Réseau africain de recherche fiscale (ATRN), Beatrice Mbinya Muthini, assistante de recherche à l’Université de Nairobi a attiré l’attention des participants sur ce constat sensible pour les secteurs exportateurs à forte intensité carbone.

Intitulée « Taxation réciproque du carbone dans le cadre du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières de l’UE : Préserver la mobilisation des ressources nationales en Afrique du Sud, en Égypte et au Maroc », l’étude évalue les recettes qui pourraient échapper à ces trois économies sous l’effet du CBAM et examine les conditions permettant de récupérer une partie de cette rente carbone au niveau national.

En Afrique du Sud, le fer et l’acier représentent 58,2% des exportations vers l’UE et contribuent à 4,1% du PIB, avec une intensité carbone moyenne de 2,25 tonnes de CO₂ par tonne produite. Du côté de l’Égypte, les engrais à base d’urée concentrent 64,5% des exportations vers l’UE et représentent 3,8% du PIB, avec une intensité de 1,15 tonne de CO₂ par tonne. Le fer et l’acier pèsent pour leur part 31% des exportations à destination de l’UE, contribuent à 0,9% du PIB et affichent une intensité carbone de 1,85 tonne de CO₂ par tonne.

L’écart entre les politiques nationales de tarification du carbone et le prix européen constitue le cœur du problème fiscal. En mars 2026, le prix moyen du système européen d’échange de quotas d’émission (EU ETS) s’établissait à 93 euros par tonne de CO₂, avec une volatilité significative.

L’Afrique du Sud appliquait alors une taxe carbone domestique d’environ 15 euros par tonne, laissant un différentiel de 78 euros avec le prix européen. L’Égypte et le Maroc ne disposaient, eux, d’aucune tarification explicite du carbone, les exposant ainsi pleinement au prix de l’EU ETS à travers le CBAM.

Carbone : l’Afrique risque de laisser 750 millions d’euros de recettes fiscales à l’UE

Transformer la contrainte carbone en recette fiscale

Dans un scénario de politique passive, sans taxation carbone réciproque, l’étude estime à 750 millions d’euros par an la fuite de recettes associée aux exportations concernées. L’Afrique du Sud représenterait environ 450 millions d’euros, contre 180 millions pour l’Égypte et 120 millions pour le Maroc. Le problème touche directement à la capacité des États à préserver leurs ressources fiscales. Selon l’étude, l’introduction de taxes carbone réciproques permettrait d’intérioriser les rentes carbones au niveau national, plutôt que de laisser cette valeur fiscale être captée à la frontière européenne.

Mais une hausse du coût du carbone peut également peser sur les volumes exportés. L’effet direct de prix de l’ECR affiche un coefficient moyen de -0,142, ce qui correspond à un potentiel de 14,2% de contraction de la production destinée à l’exportation en l’absence de recyclage des recettes.

Le réinvestissement des revenus carbone apparaît dès lors comme un élément central de la stratégie fiscale. Le multiplicateur de recyclage, estimé à 0,058, est positif et statistiquement significatif. Selon l’étude, l’affectation des recettes à l’innovation industrielle verte permettrait de compenser partiellement les pertes liées au choc de prix et d’améliorer l’efficacité carbone.

La coordination régionale constitue un autre levier. L’étude estime que l’alignement des taux de taxation réciproque entre l’Afrique du Sud, l’Égypte et le Maroc génère une prime de bien-être importante. Le coefficient de l’indice de coordination atteint 0,68 (p < 0,01), résultat associé à une amélioration de 68% du bien-être collectif, notamment grâce à la réduction des frictions administratives et à la limitation du transfert des rentes carbone entre pays africains.

Pour les politiques fiscales africaines, la conclusion est donc claire : le CBAM modifie les conditions de mobilisation des recettes sur les exportations à forte intensité carbone. L’étude recommande d’établir des taxes carbones nationales calibrées sur le prix de l’EU ETS, de renforcer les systèmes transparents de déclaration et de vérification des émissions et d’orienter les recettes vers des fonds sectoriels de décarbonation.

Acier, engrais et aluminium deviennent ainsi non seulement des secteurs prioritaires pour la transition énergétique, mais aussi des terrains décisifs pour la politique fiscale africaine.

Kigali, Félicienne HOUESSOU

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