mercredi, avril 8, 2026
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Cyberviolence au Bénin : Quand le numérique devient un outil de censure contre les femmes

Au Bénin comme ailleurs, la violence numérique devient une menace croissante, presque invisible mais profondément ancrée dans les réalités sociales. Désormais appelé « Violence Basée sur le Genre Facilitée par la Technologie (VBG-FT)», ce phénomène vient amplifier les inégalités entre l’homme et la femme.

Derrière les écrans, tout le monde devient plus audacieux. Cette révolution qui devrait être un outil collaboratif, améliorant les interactions est devenue une arme d’intimidation, de contrôle et de réduction au silence. L’espace virtuel, conçu comme un lieu d’échange et de liberté, est devenu pour de nombreuses femmes un terrain d’agression. Ainsi, prendre la parole sur les réseaux sociaux est devenu un risque dont le coût social reste exorbitant.

Irène, résidente à Abomey-Calavi et employée dans une entreprise réputée, en a fait l’amère expérience. Alors qu’elle pensait trouver du soutien en dénonçant un harcèlement sur Facebook, elle a reçu en retour une avalanche d’insultes. “La plupart des réactions ont été violentes. Les commentaires étaient remplis d’injures, de jugements et d’accusations”, confie-t-elle. De la victime, Irène devient le coupable : “Certains affirmaient que j’avais sûrement provoqué la situation, allant jusqu’à dire que j’avais tenté de séduire”.

Nadège, 22 ans, étudiante à Abomey-Calavi a été victime de menace de ‘’revenge porn’’. “ Mon ex-partenaire m’a un jour envoyé des photos intimes de moi qu’il avait prises sans mon consentement et à mon insu. Il a menacé de publier sur les réseaux sociaux. Pour protéger mon intimité, j’ai dû subir beaucoup de choses’’, confie-t-elle.

Pour Krystelle, aussi étudiante, tout est parti d’un simple commentaire sur TikTok. “Sous une vidéo, une femme était violemment attaquée par de nombreux internautes. Touchée par la situation, j’ai pris sa défense en la consolant et en l’encourageant. Je ne pensais pas que ce geste me vaudrait d’être, à mon tour, prise pour cible. Très vite, les insultes ont afflué. À mon réveil le lendemain matin, je vois des centaines de messages où on me traitait de tous les noms, comme si soutenir quelqu’un faisait de moi une complice” , explique-t-elle. La jeune étudiante ajoute que ces attaques se sont déroulées pendant plusieurs semaines.

Ces témoignages corroborent les données du Programme des Nations unies pour le développement qui stipule que 28 % des femmes en Afrique subsaharienne ont déjà subi des violences en ligne. Le rapport sur les violences basées sur le genre publié en 2022 par l’Observatoire de la Famille, de la Femme et de l’Enfant (OFFE) vient préciser qu’au Bénin, 7,7 % des personnes de plus de 15 ans déclarent avoir subi des menaces de violence via les TIC, et 5,3 % du harcèlement pur. Des statistiques qui reflètent une tendance lourde sur le numérique agit comme un miroir des inégalités de genre.

Contraintes au silence …

En résultat à ces actes, l’autocensure intervient dans la plupart des cas. Pour preuve, ces expériences ont profondément influencé les interventions de Krystelle. Elle indique : “quand on traverse ce genre de situation sans être suffisamment préparée ou entourée, on peut perdre totalement l’envie et la force de s’exprimer à nouveau. Aujourd’hui, je réfléchis beaucoup avant de commenter ou de partager une opinion en ligne’’. Comme elle, beaucoup de Béninoises préfèrent le silence.

Clarisse 34 ans, militante féministe estime que la violence numérique est constante et vise clairement à réduire au silence. C’est d’ailleurs pourquoi elle cible prioritairement celles qui occupent l’espace public. Si un simple commentaire peut coûter cher, les productrices de contenus féministes vivent dans un cycle de violence perpétuel. Clarisse, confirme que sur les réseaux sociaux, chaque prise de parole devient un champ de bataille : “dès que je publie sur les droits des femmes, je reçois des centaines de commentaires haineux. Certains hommes signalent mes comptes pour les faire suspendre, ou lancent des campagnes de diffamation. On attaque mon statut de célibataire sans enfant. On me dit que je suis aigri et jalouse des femmes qui sont dans les mariages”. Une étude de l’UNESCO révèle que 73 % des femmes journalistes ont été victimes de violence en ligne.

« La révolution numérique a amplifié les violences en leur donnant plus de vitesse, plus de visibilité et plus de portée », explique Coumba Bah, spécialiste en communication et consultante chez ONU Femmes. Elle ajoute : « une humiliation ou une menace peut aujourd’hui être diffusée en quelques secondes, reproduite à grande échelle et continuer à nuire sur la durée ». Pour Coumba Bah, le numérique a aboli les frontières physiques de la protection. « Autrefois, il était possible de protéger une victime en changeant d’environnement, en la mettant à l’abri dans un autre quartier. Aujourd’hui, la violence suit la personne partout, 24h/24 », explique-t-elle. Cette violence crée un continuum dangereux : ce qui commence par un commentaire haineux peut finir en féminicide.

L’expert explique que de nombreuses femmes et hommes, journalistes, activistes, mais aussi citoyen.nes ordinaires ajustent leur manière de s’exprimer pour se protéger. “Ces personnes évitent certains sujets, réduisent leur visibilité ou choisissent des espaces qu’elles perçoivent comme plus sûrs”, martèle-t-elle. A l’en croire, le constat peut être visible à tous les niveaux : “Qui d’entre nous n’est pas membre de groupes WhatsApp ou de forums de discussion sur Facebook ? Et combien de personnes s’y expriment régulièrement ? Une infime minorité. Pourtant, beaucoup de ces mêmes personnes prennent contact en privé, en message direct, pour partager leurs opinions, leurs analyses, parfois même des solutions très pertinentes”, dira-t-elle.

Les chiffres en disent davantage! Presque une femme sur trois subira une attaque physique ou sexuelle dans sa vie, et le cyberharcèlement n’est que le miroir digital de cette réalité structurelle. Selon une étude mondiale menée par l’Economist Intelligence Unit, 38 % des femmes ont personnellement subi des abus en ligne, tandis que 85 % en ont été témoins. Cette stratégie de « réduction au silence » est une menace directe pour la démocratie béninoise, empêchant les femmes de participer pleinement au débat citoyen.

Des chiffres qui interpellent

 Selon le rapport sur les violences basées sur le genre réalisée en 2022par l’Observatoire de la Famille, de la Femme et de l’Enfant, les violences basées sur le genre facilitées par les technologies (VBG-FT) prennent plusieurs formes, notamment les menaces de violence en ligne, les actes de discrimination via internet, le harcèlement numérique, le doxxing ainsi que la diffusion non consentie d’images privées ou à caractère sexuel. L’étude révèle que la prévalence de ces violences varie selon le type d’acte et les caractéristiques sociodémographiques. 

Chez les personnes âgées de 15 ans et plus, les menaces de violence (7,7 %) et les discriminations en ligne (7 %) sont les plus fréquemment rapportées, suivies du harcèlement (5,3 %), tandis que la diffusion d’images intimes sans consentement reste moins déclarée (1,8 %). Une tendance similaire, mais moins marquée, est observée chez les enfants de 3 à 14 ans, avec une prévalence globale de 6 %, dominée également par les menaces (3,6 %) et les discriminations (2,5 %). Par ailleurs, les auteurs de ces violences sont le plus souvent issus de l’entourage proche des victimes, notamment les collègues, amis ou camarades (30,5 %), ainsi que les membres de la famille (29,5 %), suivis des employeurs, supérieurs ou éducateurs (22,1 %), tandis que d’autres personnes représentent 13,5 % des cas.

 Source: Exploitation des données de l’étude sur les VBG au bénin, 2022

Entre avancées législatives et défis d’application, l’arsenal juridique en construction

Face à la montée des violences numériques, la question du cadre légal devient centrale. Le rapport Protecting Women and Girls from Cyber Harassment révèle que seulement 30 % des économies disposent d’une protection juridique contre le cyberharcèlement. Pire encore, à peine 12 % ont des lois spécifiques contre le cyberharcèlement sexuel. En Afrique subsaharienne, la situation est encore plus préoccupante : seuls 25 % des pays disposent de telles législations. Le Bénin se distingue dans la sous-région par l’existence de textes solides, notamment le Code du Numérique et la loi sur les violences basées sur le genre (VBG).

Lors d’un atelier sur les VBG-FT, Rodolphe AKPOLI, Chef Service Développement des Compétences et Entreprenariat Numérique indique que le Bénin, très tôt conscient des enjeux liés aux VBG, a progressivement mis en place un arsenal juridique, réglementaire et institutionnel visant à prévenir, sanctionner et prendre en charge ces violences, y compris celles ayant un lien avec l’usage des technologies numériques. Toutefois, malgré l’existence de textes abordant les VBG et le numérique de manière générale, un vide juridique subsiste en ce qui concerne spécifiquement les VBG-FT. Une problématique pourrait pousser à une révision du Code du numérique.

Cependant, comme le souligne Coumba Bah, « la seule existence d’une loi ne garantit pas son effectivité ». Selon elle, le premier défi est celui de l’accès à l’information et à la compréhension des textes. Le second défi est celui de la dénonciation “beaucoup de victimes ne signalent pas les violences, par peur, par manque d’information ou par méfiance envers les institutions”, informe-t-elle. Quant aux capacités institutionnelles, l’Institut National de la Femme (INF) au Bénin, sous la présidence de Huguette Bokpè Gnacadja, ONU Femme et d’autres institutions mènent une lutte intensive contre les Violences Basées sur le Genre (VBG) et celles facilitées par la technologie (VBG-FT).

Vers une réponse multisectorielle et durable

La lutte contre la cyberviolence ne peut être uniquement répressive. Elle nécessite des actions. Dans le cadre de sa stratégie nationale de lutte contre les violences basées sur le genre, le Bénin a officiellement lancé une plateforme nationale de sensibilisation dédiée aux VBG-FT. Cette initiative s’inscrit dans le projet Making All Spaces Safe (Rendre tous les espaces sûrs), soutenu par Global Affairs Canada. L’une des machines mises en place par le Bénin est la mise en place de l’INF qui depuis sa création assure l’accompagnement, l’orientation et la défense des victimes de violences ainsi que la promotion d’une meilleure prise en charge judiciaire (cliniques juridiques) et d’un accompagnement des victimes. A travers l’initiative ‘’réflexe INF’’, l’Institut ambitionne de favoriser une synergie entre les structures judiciaires et administratives, afin d’améliorer la prise en charge des femmes affectées par ces violences.

Lors de la campagne des « 16 Jours d’activisme 2025 », ONU Femmes a martelé le thème : « UNiTE to End Digital Violence against All Women and Girls », appellant à cinq leviers d’action majeurs : le plaidoyer, la production de données, le renforcement des cadres juridiques, la sensibilisation, ainsi que la mobilisation des États, de la société civile et du secteur privé. Toutefois, Coumba Bah, Consultante Onu Femme estime qu’il faut aussi former les jeunes aux valeurs de respect, de responsabilité et de citoyenneté dans l’espace numérique. “Dans ce cadre, l’éducation des jeunes garçons est fondamentale. On ne peut pas lutter contre les violences faites aux femmes sans impliquer ceux qui, souvent, en sont les auteurs ou les témoins. Il s’agit de déconstruire très tôt les normes qui banalisent l’humiliation, la domination ou la violence”, recommande-t-elle.

L’implication des hommes est un point crucial soulevé par plusieurs experts. Il est quasi-impossible d’éradiquer la violence numérique sans déconstruire les normes de masculinité toxique qui banalisent l’humiliation des femmes. La révolution numérique doit retrouver ses marques et cesser d’être une menace.

Félicienne HOUESSOU

Cette publication WanaData a été soutenue par Code for Africa et la Digital Democracy Initiativedans le cadre du projet Digitalise Youth, financé par le Partenariat Européen pour la Démocratie (EPD).

Avez-vous des informations à transmettre aux journalistes d’Africa3i ? Envoyez-nous un e-mail à africa3info@gmail.com

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