L’effervescence des nuits d’Accra cache parfois une réalité plus sombre, celle d’un cyber-espace transformé en terrain de chasse. Récemment, l’émoi a saisi la capitale ghanéenne suite à des révélations troublantes : un ressortissant étranger aurait enregistré, à leur insu, des rencontres intimes avec plusieurs femmes. Si l’affaire s’apparente de prime abord à un scandale de mœurs, elle révèle en réalité une faille systémique profonde. Pour Diana Ama Opoku, responsable du plaidoyer au Réseau des Femmes Leaders pour le Développement (RFLD), il s’agit d’une « manifestation de contrôle patriarcal utilisant les outils numériques comme armes ». À l’heure où 67 % des femmes en Afrique de l’Ouest déclarent avoir subi une forme de violence numérique, le Ghana durcit le ton pour protéger le sanctuaire de la vie privée.
L’arsenal juridique : De la Constitution à la Loi de 2025
Face à l’abus sexuel basé sur l’image (IBSA) et à la sextorsion, le Ghana ne reste pas désarmé. La pierre angulaire de cette protection est constitutionnelle : l’article 18(2) de la Constitution de 1992 garantit à chaque citoyen le droit à la vie privée. Mais c’est sur le terrain de la cybersécurité que la bataille législative se gagne. La loi 1038 sur la cybersécurité, adoptée en 2020, a marqué un tournant en criminalisant le partage non consenti d’images intimes. L’article 67 de cette loi est formel : même si une image a été prise avec consentement dans le cadre d’une relation, sa diffusion ultérieure sans accord est un crime passible de un à trois ans de prison.
L’année 2025 marque une nouvelle étape décisive avec le projet de loi de modification de la cybersécurité. Ce texte renforce les sanctions et élargit les définitions pour inclure le cyberharcèlement et la tromperie numérique. Désormais, le simple fait de « tromper » une personne pour obtenir des informations embarrassantes est lourdement pénalisé (3 à 5 ans de prison). Plus significatif encore, la section 67B introduit des peines allant jusqu’à 10 ans de réclusion pour le cyberharcèlement, reconnaissant que la traque numérique est souvent le prélude à des violences physiques. Pour faciliter l’application de ces peines, les agents de la Cyber Security Authority (CSA) disposent désormais de pouvoirs de police accrus, permettant des saisies de preuves numériques ultra-rapides avant toute suppression.
Contre-surveillance et hygiène numérique : Reprendre le contrôle
Au-delà de la réponse judiciaire, la sécurité des citoyennes ghanéennes repose sur une vigilance « phygitale » — à la frontière du physique et du digital. Les données du centre Dònuèsè du RFLD montrent que les plateformes comme Facebook et WhatsApp restent les principaux vecteurs d’abus, souvent en raison d’une modération défaillante face aux contextes culturels locaux. Dans ce vide laissé par les géants du Web, l’autodéfense technique devient une nécessité.
Le RFLD préconise une « boîte à outils de sécurité tactique ». Celle-ci commence par une hygiène numérique stricte : l’activation systématique de l’authentification à deux facteurs (2FA), en privilégiant les applications comme Google Authenticator aux SMS, plus vulnérables au clonage de carte SIM. Dans l’intimité, la technologie peut aussi servir à détecter les menaces. Le balayage d’une pièce à l’aide de la lampe torche d’un smartphone permet d’identifier les reflets bleutés des objectifs de caméras cachées. De même, l’utilisation d’applications de scan réseau comme Fing permet de déceler la présence de caméras IP suspectes connectées au Wi-Fi.
En cas de violation constatée, la règle d’or est la documentation. « Ne supprimez rien par honte, documentez tout par stratégie », conseille le RFLD. Les captures d’écran, les URL de profils et les journaux de discussion sont les munitions nécessaires pour que des organismes comme la CSA (joignable au 292) ou l’Unité de soutien aux victimes (DOVVSU) puissent agir. Le message adressé aux autorités comme aux citoyens est limpide : nos corps et notre dignité ne sont pas négociables. Dans ce combat pour l’intégrité, le Ghana entend faire de la technologie un bouclier plutôt qu’une épée.
Nadia Sar
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