À l’occasion du Sommet des chefs d’État et de gouvernement de l’Union africaine, tenu le 15 février 2026 à Addis-Abeba, le sous-secrétaire général des Nations Unies et secrétaire exécutif de la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA), Claver Gatete, a appelé à un basculement stratégique : faire de la santé un pilier économique central et non plus une simple variable sociale.
Dans un contexte de reconfiguration du système international, marqué par le recul de l’hypermondialisation et la montée des logiques de résilience stratégique, la santé est désormais perçue comme un secteur critique, au même titre que l’énergie ou l’alimentation. Pour l’Afrique, l’enjeu est double : financer durablement ses systèmes de santé tout en bâtissant une base industrielle capable de réduire sa dépendance aux importations.
Les chiffres illustrent l’urgence. L’aide au développement consacrée à la santé est passée d’environ 80 milliards de dollars en 2021 à 39 milliards en 2025. Parallèlement, l’espace budgétaire des États s’est contracté sous l’effet de la hausse du service de la dette. Si le continent dépense près de 145 milliards de dollars par an pour la santé, les gouvernements en financent moins de la moitié, laissant les ménages absorber des coûts élevés, avec des conséquences macroéconomiques tangibles : déscolarisation, perte d’actifs productifs et baisse de la participation au marché du travail.
Face à cette équation, Claver Gatete a formulé quatre priorités pour une action collective structurante.
La santé doit être inscrite dans les plans nationaux de développement et les cadres budgétaires à moyen terme, au même titre que les infrastructures ou la sécurité. Il s’agit d’assurer un financement prévisible de la prévention, des soins primaires et de la protection financière des ménages. Sans visibilité budgétaire, aucune réforme structurelle ne peut tenir dans la durée.
La CEA plaide pour une administration fiscale modernisée et numérisée, des taxes favorables à la santé et des instruments innovants tels que la finance mixte, les obligations de la diaspora ou encore les mécanismes d’échange dette-santé. L’objectif est de réduire la dépendance aux financements extérieurs volatils et de renforcer l’autonomie financière des États.
Avec plus de 1,5 milliard d’habitants et près d’un quart du fardeau mondial des maladies, l’Afrique ne compte qu’un nombre limité de fabricants pharmaceutiques et produit une part marginale des médicaments qu’elle consomme. Pour inverser cette dépendance structurelle, Claver Gatete insiste sur l’harmonisation réglementaire, le transfert de technologie et l’investissement privé. L’Aire de libre-échange continentale africaine (AfCFTA) est appelée à jouer un rôle clé à travers les achats groupés et la création de chaînes de valeur régionales, permettant d’atteindre une taille de marché compétitive.
Produire des médicaments ne suffit pas ; encore faut-il les acheminer efficacement. Les laboratoires, réseaux de surveillance, plateformes de santé numérique, chaînes du froid et dispositifs de formation doivent être traités comme des actifs stratégiques comparables aux ports ou aux corridors énergétiques. Pour la CEA, la sécurité sanitaire est indissociable de la sécurité nationale et de la transformation économique.
Au-delà des ministères de la Santé, Gatete appelle à une mobilisation coordonnée des autorités financières, commerciales et industrielles. La CEA a d’ailleurs annoncé un partenariat avec la Fondation Susan Thompson Buffett et présentera un accord de soutien financier aux ministres africains des Finances lors de sa prochaine conférence au Maroc.
La souveraineté sanitaire est une question de souveraineté économique. L’Afrique doit choisir entre demeurer consommatrice dans l’économie mondiale de la santé ou devenir productrice. Les décisions prises aujourd’hui détermineront sa place dans les chaînes de valeur de demain.
Elom LOKONON
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