À Lalo, dans le sud du Bénin, une trentaine de femmes ont transformé un simple engagement communautaire en véritable levier d’autonomisation économique. Derrière chaque sac de gari livré aux cantines scolaires se cache une histoire de solidarité, de détermination et de dignité retrouvée : Celle du CERDEL, un groupement créé en 2018 par des femmes engagées et appuyé depuis près de quatre ans par le Programme alimentaire mondial pour renforcer leurs activités de production et améliorer durablement leurs moyens d’existence.
Sur le site de production du Cercle de réflexion pour le développement local (CERDEL), l’activité bat son plein. Dans une organisation parfaitement cadrée, certaines femmes épluchent les tubercules de manioc avec rapidité, tandis que d’autres les lavent dans de grandes bassines remplies d’eau. Un peu plus loin, le moulin tourne sans relâche sous l’attention de plusieurs membres du groupement. À proximité, d’autres femmes surveillent la cuisson du gari dans de grandes marmites, remuant constamment la préparation pour garantir sa qualité. Partout, les gestes s’enchaînent avec précision. Au cœur de cette effervescence se trouve Yèvi Yvette, présidente du groupement, qui coordonne les activités avec assurance et sérénité.
Grande, élancée et dotée d’une énergie communicative, Yèvi Yvette accueille les visiteurs avec le calme de celle qui maîtrise parfaitement son environnement. D’un regard attentif, elle suit l’avancement de chaque étape de la production, veille au bon fonctionnement du moulin et rappelle, lorsque nécessaire, les procédures à respecter. Alors que le ciel s’assombrit progressivement, elle reste concentrée sur ses responsabilités, sans prêter attention aux nuages qui s’amoncellent à l’horizon.
« Quand on travaille ensemble, on ne ressent pas la fatigue de la même manière. Ce qui paraît lourd pour une seule personne devient plus léger lorsqu’il est porté par tout un groupe », explique-t-elle.
Son leadership est visible dans chacun de ses gestes. En effet, elle passe d’un poste à l’autre, prodigue des conseils, apporte des corrections et répond aux questions des membres sans jamais interrompre le rythme des opérations. Lorsque les premières gouttes de pluie commencent à tomber, personne ne songe à arrêter le travail. Les femmes poursuivent leurs tâches avec la même détermination. Avec un sourire, Yèvi Yvette résume cet état d’esprit : « La pluie, nous l’avons vu arriver, et nous l’avons accueillie comme le reste. » Puis elle rejoint le moulin, où la production se poursuit sans relâche.

Des balais aux fourneaux : les débuts d’un engagement discret
Il faut remonter à 2018 pour comprendre le parcours de ces femmes. A l’époque, elles se sont regroupées d’abord autour d’une tontine, mues par l’entraide et la solidarité de voisinage. Très vite, face à l’insalubrité qui gagne progressivement les ruelles de leur village, elles décident d’agir. Ainsi, chaque matin, sans rémunération ni reconnaissance officielle, elles prennent leurs balais et nettoient les espaces publics. Parallèlement, elles s’investissent auprès des écoles à cantines scolaires en apportant bénévolement du bois de chauffe, des légumes et d’autres produits issus de leurs champs. Sans le savoir, elles posent alors les bases d’un engagement qui marquera durablement leur avenir. En effet, cette présence constante aux côtés des écoles deviendra, quelques années plus tard, l’une des raisons pour lesquelles le Programme alimentaire mondial s’intéressera à leur groupement.
« Nous ne cherchions pas à être reconnues. Nous voyions ce qui manquait et nous le faisions, tout simplement. Pourtant, c’est précisément ce simple engagement qui a changé notre vie », confie Yvette.
Fortes de cette dynamique collective, les femmes du CERDEL se lancent ensuite dans la transformation du manioc en gari. Toutefois, en l’absence d’équipements adaptés, l’activité reste éprouvante et peu rentable. D’une part, les déplacements vers les champs pour s’approvisionner en manioc sont longs et fatigants. D’autre part, les différentes étapes de transformation s’effectuent dans des conditions difficiles : le broyage demande beaucoup d’efforts physiques, tandis que la cuisson se fait sur des foyers rudimentaires, avec du matériel peu approprié. En conséquence, le gari produit est vendu sur les marchés locaux à des prix souvent insuffisants pour couvrir les dépenses engagées.
« Nous produisions sans réellement en tirer profit », raconte un membre du groupement, sans interrompre le mouvement régulier avec lequel elle remue le gari en cuisson.
À cette époque, les revenus disparaissent presque aussitôt qu’ils sont obtenus. Par conséquent, il leur est impossible de constituer une épargne ou d’envisager des investissements pour développer leur activité. Le travail est constant, mais les perspectives demeurent limitées. « Nous voyions d’autres commerçantes s’en sortir mieux que nous alors que nous travaillions tout autant. Ce qui nous manquait, ce n’était pas la volonté, mais de meilleurs équipements et un débouché fiable », explique Yvette. C’est précisément à ce niveau que l’accompagnement reçu par la suite va faire toute la différence.
L’arrivée du PAM : un tournant structurant
Le tournant s’opère lorsque le Programme alimentaire mondial (PAM), dans le cadre du renforcement des activités complémentaires autour des cantines scolaires, fait appel à l’ONG GRASID, son partenaire de mise en œuvre sur le terrain, afin d’identifier des groupements de femmes fortement engagés auprès des écoles. C’est ainsi que le CERDEL est désigné sans hésitation, tant son implication au service des cantines scolaires depuis plusieurs années témoigne de son sérieux et de son engagement.
Par la suite, un accompagnement concret et ciblé est mis en place. À travers le Projet d’appui en équipements aux écoles pilotes du modèle d’alimentation scolaire (PAEEM) initié grâce aux ressources complémentaires mobilisées par le Programme alimentaire mondial auprès de Sodexo, les femmes bénéficient de formations techniques sur les bonnes pratiques de production, de gestion et d’organisation. En outre, elles reçoivent des équipements essentiels, notamment un moulin, une presseuse et divers ustensiles de transformation (deux tamis, deux poêles et deux spatules). Dès lors, leur manière de travailler change radicalement.
« Avec le moulin, tout a changé. Ce qu’on faisait en une journée, on le fait maintenant en deux heures. Et nos mains nous disent merci », confie l’une des membres du groupement.
Cependant, l’appui ne se limite pas aux équipements. En effet, le PAM facilite également l’accès à un marché sûr et prévisible grâce au Projet intégré d’alimentation scolaire et de nutrition (PiASN) financé par le Royaume des Pays Bas. Dans ce cadre, le pilote « Transferts monétaires » permet aux producteurs et transformateurs locaux de fournir directement leurs denrées aux écoles bénéficiaires de cette modalité. Ainsi, les femmes du CERDEL ne produisent plus sans garantie d’écoulement. Au contraire, elles disposent désormais d’un débouché stable qui sécurise leurs revenus et renforce leur autonomie économique. Pour le CERDEL, il s’agit d’une véritable révolution.

Cinq écoles, six tonnes de gari et une caisse bien garnie
Aujourd’hui, les femmes du CERDEL approvisionnent cinq écoles en gari et en haricot. En effet, chaque membre cultive du haricot sur sa propre parcelle. À la récolte, les productions individuelles sont regroupées puis commercialisées collectivement, ce qui renforce considérablement leur pouvoir de négociation. Ainsi, au cours de l’année scolaire 2025-2026, le groupement a vendu environ six tonnes de gari, générant près de 1 800 000 francs CFA, ainsi que 3,5 tonnes de haricot. Par ailleurs, la caisse commune du groupement atteint désormais près de 600 000 francs CFA, un montant impensable il y a encore quelques années.
Les revenus sont gérés de manière méthodique : une partie est réinvestie dans l’achat de matières premières, une autre sert à l’acquisition et à l’entretien des équipements, tandis qu’une fraction est redistribuée aux membres afin de répondre à des besoins essentiels tels que les soins de santé, la scolarisation des enfants ou les dépenses du ménage. De plus, la production de gari est réalisée quatre fois par mois et les stocks sont progressivement constitués en prévision des livraisons aux cantines scolaires. Enfin, forte de ces résultats, le groupement construit actuellement un magasin de stockage pour renforcer ses capacités de conservation et de commercialisation.
« Maintenant, quand on livre aux écoles, on sait que nos propres enfants vont manger ce qu’on a produit. C’est une fierté qu’on ne peut pas expliquer avec des chiffres. » — Yèvi Yvette
Fierté, dignité et ancrage communautaire
La transformation du CERDEL est remarquable. Toutefois, au-delà des résultats économiques, le changement le plus marquant réside dans le regard porté sur ces femmes, aussi bien par leur communauté que par elles-mêmes. Autrefois engagées dans le balayage des rues dans une relative indifférence, elles sont désormais reconnues comme de véritables entrepreneures locales et des actrices économiques à part entière.
Pendant notre visite, la pluie s’est finalement installée. Pourtant, loin de se laisser décourager, les femmes ont poursuivi leurs activités sous un abri de fortune, ne ralentissant que légèrement leur rythme de travail. Au milieu de cette effervescence, Yèvi Yvette, toujours debout, supervisait les dernières étapes de la production. Avec le calme et l’assurance que donnent l’expérience et la persévérance, elle a conclu la journée par ces mots : « On ne nous a pas offert la réussite. En revanche, on nous a donné les moyens de la construire. Et cela, personne ne peut nous l’enlever. »
PAM
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