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Dette africaine : une menace directe pour la souveraineté des États

Réunis à Nairobi dans le cadre de la sixième édition du programme AFRODAD Media Initiative, des journalistes venus de plusieurs pays africains ont été confrontés à un constat sans détour sur l’état des finances publiques du continent. Lors de la session inaugurale consacrée au paysage de la dette africaine et à la position commune du continent, Yungong Theophilus Jong a livré un message central qui a dominé les échanges. Pour lui, la dette publique africaine n’est plus seulement une question de statistiques macroéconomiques ou d’équilibres budgétaires. Elle est devenue une urgence sociale, un problème politique majeur et une menace directe pour la souveraineté des États africains.

À travers une série de données détaillées, la présentation a mis en évidence l’ampleur de la dégradation financière enregistrée sur le continent au cours de la dernière décennie. Selon les chiffres partagés pendant la session, la dette publique moyenne en Afrique subsaharienne atteint désormais près de 60 % du produit intérieur brut, contre environ 30 % dix ans plus tôt. Une progression spectaculaire alimentée par les crises successives, notamment la pandémie de Covid-19, les chocs énergétiques, les tensions géopolitiques mondiales et la hausse des taux d’intérêt internationaux.

Les projections évoquées durant les travaux montrent que cette trajectoire ascendante pourrait se poursuivre dans les prochaines années, avec une dette qui pourrait dépasser 63 % du PIB selon les estimations du Fonds monétaire international (FMI). Une dynamique qui traduit un basculement structurel des finances publiques africaines vers une vulnérabilité durable.

Au-delà des montants globaux, c’est surtout le poids du service de la dette qui suscite l’inquiétude. En 2024, l’Afrique a déboursé environ 163 milliards de dollars pour honorer sa dette extérieure, soit une hausse de 167 % par rapport à 2010. Pour l’Afrique subsaharienne, les intérêts dus sur la dette extérieure publique et garantie publiquement devraient atteindre 20 milliards de dollars en 2025.

Ces charges financières pèsent lourdement sur les budgets nationaux et réduisent considérablement les marges de manœuvre des gouvernements. Selon les données présentées, 32 pays africains consacrent désormais davantage de ressources au remboursement de la dette qu’au financement de leurs systèmes de santé publique. Dans 25 pays, les dépenses liées à la dette dépassent également les budgets alloués à l’éducation.

Cette réalité budgétaire a été au cœur des débats. Pour Yungong Theophilus Jong, les conséquences humaines de cette crise restent encore sous-estimées. Derrière les ratios et les courbes statistiques se cachent des écoles qui ne sont pas construites, des hôpitaux insuffisamment équipés et des programmes sociaux abandonnés faute de financement. Les chiffres révèlent que près de 57 % des Africains vivent aujourd’hui dans des pays qui consacrent davantage de ressources au remboursement de leurs créanciers qu’à l’éducation et à la santé réunies.

Les inquiétudes sont renforcées par l’assèchement progressif des flux financiers vers le continent. Les flux nets de dette extérieure ont fortement diminué ces dernières années, passant d’une moyenne annuelle de 37,7 milliards de dollars entre 2016 et 2019 à seulement 18,4 milliards de dollars en 2023. Cette contraction intervient au moment même où les besoins de financement des États africains augmentent sous l’effet des pressions sociales, climatiques et sécuritaires.

Le piège des Eurobonds et la montée de la dette domestique

La session a également permis de mettre en lumière la transformation profonde de la structure des créanciers africains. Alors que les institutions multilatérales comme la Banque mondiale, le FMI ou la Banque africaine de développement (BAD) représentent encore une part importante de la dette africaine, les créanciers privés occupent désormais une place centrale.

Les banques commerciales, gestionnaires d’actifs et détenteurs d’Eurobonds représentent aujourd’hui environ 35 % de la dette extérieure africaine. Contrairement aux bailleurs multilatéraux qui accordent des prêts concessionnels à des taux relativement faibles, les créanciers privés imposent des taux dépassant fréquemment 8 %, rendant le coût de financement beaucoup plus élevé pour les États africains.

Cette dépendance croissante aux marchés financiers internationaux est apparue comme l’un des principaux pièges actuels de l’endettement africain. Plusieurs pays comme la Côte d’Ivoire, le Kenya ou le Bénin ont récemment levé des milliards de dollars via des Eurobonds afin de financer leurs besoins budgétaires et leurs infrastructures. Mais ces financements s’accompagnent de coûts très élevés.

Selon les données présentées par Yungong Theophilus Jong, les rendements obligataires payés par les pays africains figurent parmi les plus élevés au monde. L’Afrique paie des taux quatre fois supérieurs à ceux des États-Unis et jusqu’à huit fois plus élevés que ceux de l’Allemagne. En conséquence, l’Afrique subsaharienne a consacré près de 18,7 % de ses revenus nationaux au seul service de la dette extérieure en 2024.

Face à la hausse du coût des emprunts internationaux, de nombreux gouvernements se tournent désormais vers les marchés domestiques. Cette évolution fait émerger une nouvelle forme de vulnérabilité. Les banques locales deviennent les principaux financeurs des États, souvent à des taux proches de 9 %.

Pour le directeur exécutif par intérim d’AFRODAD, cette stratégie comporte plusieurs risques. D’une part, elle réduit les capacités de financement du secteur privé local, les banques préférant prêter aux États plutôt qu’aux entreprises. D’autre part, elle expose directement les systèmes bancaires nationaux à une éventuelle crise souveraine. En cas de défaut ou de tensions budgétaires majeures, ce sont les banques locales et l’épargne des citoyens qui pourraient être fragilisées.

Les limites des mécanismes actuels et l’émergence d’une Position Commune Africaine

Les discussions ont également porté sur les limites des dispositifs internationaux de gestion de la dette. Le Cadre commun du G20, lancé en 2020 pour faciliter les restructurations de dette des pays pauvres, a été largement critiqué durant la session.

Selon le communicateur, ce mécanisme souffre d’une extrême lenteur et d’un manque d’efficacité. Des pays comme la Zambie ou le Ghana ont dû attendre plusieurs années avant de progresser dans leurs négociations de restructuration. D’autres, comme l’Éthiopie ou le Tchad, rencontrent encore d’importantes difficultés.

L’un des principaux reproches adressés au Cadre commun concerne l’absence de mécanismes contraignants pour les créanciers privés. Ces derniers restent largement en dehors des restructurations, compliquant considérablement les efforts d’allègement de dette.

Face à cette situation, l’Afrique tente désormais d’unifier sa position. Les travaux ont rappelé les conclusions de la Déclaration de Lomé adoptée lors de la conférence inaugurale de l’Union africaine sur la dette en mai 2025 au Togo.

Cette Position Commune Africaine repose sur plusieurs revendications structurantes. Les États africains demandent une réforme profonde du Cadre commun du G20 afin d’obtenir des conditions de restructuration plus souples et plus rapides. Ils soutiennent également la création d’un mécanisme multilatéral juridiquement contraignant sous l’égide des Nations unies afin d’obliger tous les créanciers, y compris privés, à participer aux négociations de restructuration.

La présentation a aussi mis en avant la nécessité pour le continent de construire ses propres outils financiers et monétaires afin de réduire sa dépendance extérieure. La création d’un Fonds monétaire africain et d’un mécanisme africain de stabilité financière figure parmi les priorités évoquées.

Félicienne HOUESSOU

Avez-vous des informations à transmettre aux journalistes d’Africa3i ? Envoyez-nous un e-mail à africa3info@gmail.com

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