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Économie de l’ombre au Bénin : les femmes sous le poids du travail domestique non rémunéré

(Entre asphyxie de l’autonomisation et défie des politiques de développement)

C’est un secret de polichinelle de dire que les femmes enchaînent une journée invisible avant même de commencer leur travail rémunéré. Cuisine, ménage, soins aux enfants, assistance aux personnes âgées etc. ces tâches essentielles, rarement reconnues, soutiennent pourtant toute l’économie. 

Au Bénin, les femmes consacrent plus du double du temps des hommes aux travaux domestiques non rémunérés. Cette « double journée » freine leur autonomie économique, les maintient dans la précarité et alimente des inégalités persistantes. Longtemps ignorée des politiques publiques, l’économie du soin s’impose désormais comme un enjeu central de justice sociale, de croissance et de développement durable.

Cinq heures du matin à Cotonou. Alors que la capitale économique du Bénin est encore plongée dans la pénombre, Imelda Tossou est déjà debout, prise dans un tourbillon d’activités invisibles. Préparer le petit-déjeuner, inspecter les cahiers de devoirs, apprêter le goûter, anticiper le dîner, planifier le ravitaillement du foyer, s’assurer que sa mère âgée ne manquera pas ses médicaments… « Pendant que tout le monde dort encore, ma tête, elle, est déjà en mouvement. Une fois sur pieds, je commence les tâches ménagères. C’est environ 2h30min de travaux tous les matins avant de prendre le départ pour le service », confie cette gestionnaire d’une entreprise de télécommunications située à Cotonou. Son départ pour le bureau ne marque pas une trêve, mais une transition. Entre deux dossiers professionnels, les pensées domestiques s’invitent : reste-t-il assez de riz ? Est ce que le plus jeune a été bien récupéré à l’école ? La mère a-t-elle pris son traitement ? À son retour le soir, la « deuxième journée » s’enclenche immédiatement : cuisine, devoirs, écoute active. « Ce qui m’épuise le plus, c’est de devoir penser à tout, tout le temps. Organiser, anticiper, prévoir, ne rien oublier. La charge mentale, c’est de porter seule le poids invisible de la maison et de la famille, en plus de son emploi ».

Le cas d’Imelda n’est pas une exception, mais le reflet d’une condition structurelle partagée par des millions de femmes et de filles au Bénin comme en Afrique. Ce fardeau porte un nom : le travail de soins domestiques non rémunéré. Défini par le livret « Population, économie et soin » de Population Reference Bureau (PRB) et du Consortium Régional en Économie Générationnelle (CREG) comme l’ensemble des tâches ménagères et de soins réalisés gratuitement au sein du foyer ou pour des proches, ce secteur constitue le véritable angle mort des théories économiques traditionnelles et des politiques publiques. Ni comptabilisé, ni rémunéré, il est pourtant le moteur silencieux qui fait tourner la société. Face à l’essor des technologies et des discours sur l’égalité des sexes, l’omission de ce travail invisible sabote à la base toutes les initiatives d’autonomisation des femmes et perpétue une injustice macroéconomique énorme.

Les causes des inégalités économiques

L’analyse des données d’emploi du temps révèle une asymétrie statistique entre les genres au Bénin. Selon les recherches du CREG, dirigées par le professeur Latif Dramani, les femmes béninoises consacrent en moyenne 19 heures par semaine aux travaux domestiques et aux soins, alors que les hommes n’y allouent que 8 heures. À l’échelle mondiale, les enquêtes d’ONU Femmes confirment cette tendance lourde : les femmes effectuent trois fois plus de tâches domestiques et de soins non rémunérés que les hommes, avec une moyenne de 4,2 heures par jour contre 1,7 heure pour les hommes. Ce déséquilibre massif engendre des conséquences directes et interconnectées sur la trajectoire économique des femmes.

Cette surcharge de travail a pour principale conséquence une réduction drastique du temps disponible pour les activités génératrices de revenus. Prises entre ces différentes responsabilités, les femmes ont généralement moins de temps à consacrer à un emploi rémunéré ou à la création d’une entreprise.

Le temps étant une ressource limitée, les heures consacrées à la gestion quotidienne du foyer sont littéralement du temps qui n’est pas consacré à la formation professionnelle, à l’éducation, à un emploi rémunéré, au repos et à l’engagement civique. Pour une femme entrepreneure, cette réalité limite sa capacité à faire croître son entreprise, à prospecter de nouveaux marchés ou à participer à des réseaux d’affaires, souvent actifs en fin de journée, au moment précis où débute la seconde journée domestique. Le poids des soins agit comme un plafond de verre invisible mais extrêmement dense, entravant l’accès des femmes aux postes de direction et de décision économique.

Confinement dans le secteur informel ou dans des emplois à temps partiel précaires

Pour concilier les exigences domestiques non négociables — comme la garde de la petite enfance, préparer les repas, faire le ménage, s’occuper des personnes âgées ou malades, soutenir émotionnellement des proches — et l’impératif de survie financière, les Béninoises se retrouvent massivement dans l’économie informelle. Selon la deuxième édition de l’Enquête sur la Migration au Bénin (EMB2) réalisée par l’Institut National de la Statistique et de la Démographie (INStaD), près de 66,3% des chefs d’entreprise dans le secteur informel national sont des femmes. Le manque de flexibilité structurelle des emplois formels, associé à l’absence de services publics de garde d’enfants, pousse les femmes vers des micro-entreprises à faible valeur ajoutée, souvent exercées à domicile ou sur les marchés locaux.

Si ces emplois offrent la souplesse nécessaire pour surveiller un enfant tout en vendant des marchandises, ils se caractérisent par une extrême précarité, un sous-emploi chronique et des revenus dérisoires. Les données de l’Indice d’inclusion des femmes africaines (IAFA) révèlent comment le poids persistant des soins entrave l’autonomisation et l’accès des femmes aux postes de direction. « Les normes culturelles, la limitation des services publics et l’absence d’infrastructures créent un cercle vicieux où les femmes et les filles supportent de manière disproportionnée les responsabilités de soins non rémunérées». Ce confinement dans l’informel exclut de facto les femmes des systèmes de sécurité sociale, les privant d’assurance maladie et de retraite, et accentuant leur vulnérabilité économique.

Travail domestique non rémunéré

La perpétuation des normes sociales patriarcales

Au-delà des contraintes purement matérielles, le travail de soins non rémunéré est verrouillé par des constructions culturelles profondes qui le naturalisent. Selon l’Etude sur la contribution des femmes dans l’espace francophone de l’OIF, le travail domestique non rémunéré, souvent considéré comme « naturel », freine l’accès à l’éducation, à l’emploi et à l’autonomisation économique pour les femmes et les filles. « Il révèle des inégalités entre les femmes et les hommes sur la participation à l’économie. Par conséquent, la non-valorisation économique du travail non rémunéré des femmes les écarte des droits sociaux et les expose à une plus grande vulnérabilité et précarité en cas de séparation du couple », précise le rapport. 

Cette assignation culturelle érige la femme en « gardienne exclusive du foyer », culpabilisant celles qui tentent de s’en détacher pour poursuivre une carrière ambitieuse. Ces normes patriarcales contribuent à un cercle vicieux dans une société qui ne s’efforce pas d’alléger les tâches ménagères des femmes, car celles-ci sont considérées comme « naturelles ».

Quand le travail gratuit subventionne l’économie marchande

Comme le souligne la brochure du PRB et de la CREG, le secteur du travail de soins non rémunéré fournit les services indispensables à la reproduction, au maintien et au renouvellement de la main-d’œuvre, au quotidien et d’une génération à l’autre. Sans ce travail à la maison, l’économie formelle s’effondrerait instantanément. Le travail non rémunéré des femmes agit comme une subvention massive et invisible aux entreprises privées et à l’État, qui bénéficient d’une main-d’œuvre productive sans en assumer les coûts réels de reproduction. 

Aissata Fall, Directrice Afrique du Population Reference Bureau, souligne avec force l’importance de ce lien : « Ce travail permet aux familles de vivre. Il permet aux enfants d’apprendre. Sans ce travail, il n’y a pas d’économie, pas d’éducation, pas de développement durable. Si vous ne savez pas qui garde vos enfants ou votre parent qui est malade, vous ne pouvez pas sortir travailler. Donc l’économie est bloquée ». Si les mères cessent de s’occuper de la socialisation et de la santé des enfants, le potentiel de capital humain de la prochaine génération serait irrémédiablement compromis.

En effet, la majorité des programmes de développement conçus au cours des dernières décennies ont abordé l’autonomisation des femmes sous un angle purement productiviste. Des projets de microfinance, des coopératives agricoles ou des programmes d’entrepreneuriat féminin sont conçus en partant du postulat erroné que le temps des femmes est une ressource infinie et élastique. En ignorant la charge domestique préexistante, ces projets commettent une grave lacune théorique et pratique en se contentant d’ajouter une charge de travail économique externe sur les épaules de femmes qui croulent déjà sous le travail de soin à la maison, sans rien faire pour réduire ou redistribuer ce dernier. Résultat, de nombreux projets affichent des taux d’échec élevés ou provoquent un épuisement physique et psychologique accru chez les bénéficiaires, n’aboutissant qu’à une illusion d’autonomisation.

PIB aveugle, infrastructures défaillantes et projets de « façade »

La mesure de la performance économique d’une nation, le Produit Intérieur Brut (PIB), est également intrinsèquement aveugle au travail de soin non rémunéré. Parce que ces activités ne génèrent pas de transactions monétaires de marché, elles n’apparaissent nulle part dans les statistiques nationales. Les données issues de la Matrice de Comptabilité Sociale (MCS) intégrant le soin, développée pour le Bénin par le CREG, mettent pourtant en lumière des chiffres vertigineux : la production de soins non rémunérés au sein des ménages est 27 fois plus élevée que celle des soins rémunérés dispensés par les structures officielles. De plus, le travail domestique non rémunéré représente près de 38 % du revenu total du travail au Bénin. Si ce travail était valorisé selon les standards macroéconomiques élargis, sa contribution vaudrait 28 % du PIB national, au-dessus du secteur primaire qui est l’un des plus grands contributeurs avec environ 24%. En excluant cette richesse des comptes nationaux, les planificateurs et les ministères des Finances élaborent des budgets et des politiques de croissance à l’aveugle, considérant le soin comme une ressource gratuite, inépuisable et sans valeur, ce qui fausse radicalement l’allocation des ressources publiques.

Des politiques limitées à la sensibilisation

Le pays fait face à un manque criard d’infrastructures de base adaptées pour soulager les femmes. En milieu rural et périurbain béninois, l’absence de réseaux d’adduction d’eau potable de proximité et le faible taux d’électrification obligent les femmes et les jeunes filles à consacrer plusieurs heures par jour aux corvées d’eau et de collecte de bois de chauffe. De même, l’absence quasi totale de structures publiques et abordables de garde d’enfants.

Face aux droits humains et aux engagements internationaux, la réponse des institutions et des programmes de genre restent limiter aux campagnes de sensibilisation et aux ateliers de plaidoyer. Et pourtant, le secteur a besoin de réformes structurelles telles que, la révision des cadres réglementaires, le financement d’infrastructures de gain de temps, et la création de véritables filets de sécurité sociale pour les aidants familiaux.

Vers une justice économique et sociale

Face à ce défi, des lignes de faille juridiques et politiques commencent à bouger, dessinant les contours d’une transition vers la reconnaissance de l’économie du soin. Bien qu’aucun pays d’Afrique n’ait encore adopté une loi-cadre dédiée à l’économie du soin, plusieurs nations pionnières ouvrent la voie à travers des réformes sectorielles majeures. Le Bénin n’est pas en reste et s’engage activement dans cette mutation. 

Huguette Bokpè Gnacadja, Présidente de l’Institut National de la Femme (INF), citant le Code des personnes et de la famille (CPF) rappelle que le travail domestique fourni par une femme au foyer possède une valeur inestimable et entre de plein droit dans sa contribution matérielle aux charges du ménage. « Notre devoir est de le reconnaître, de l’intégrer dans l’économie familiale, dans l’économie nationale, et de trouver un moyen pour le compenser en toute équité », soutient-elle.

Cependant, au niveau du droit du travail et de la protection macroéconomique, le vide demeure immense. Le député Abdoulaye Gounou tire la sonnette d’alarme : « À ce jour, aucun code de travail au Bénin n’en parle, à part quelques conventions de l’OIT ». Le pays est néanmoins engagé, aux côtés du Togo et sous l’égide de la CEDEAO, dans un vaste processus de co-construction pour structurer, légiférer et financer durablement le secteur du soin à l’échelle nationale. Pour l’honorable Kakpo Mahugnon, l’enjeu dépasse la simple technique budgétaire : « Reconnaître, valoriser et protéger le travail domestique et l’économie de soins, c’est absolument rétablir une forme de justice économique et sociale. Il est impératif que la législation et les politiques publiques intègrent cette valeur ».

Pour traduire ces intentions en réalités tangibles, la solution ne réside pas nécessairement dans un salariat généralisé par l’État. Comme le clarifie judicieusement Aissata Fall du PRB : « La solution n’est pas systématiquement de rémunérer. Il s’agit juste d’offrir des prestations sociales pour protéger ce service ». L’OIT a formulé des recommandations visant la reconnaissance du rôle des femmes à travers le travail domestique, eu égard à la Convention n°189 sur le travail décent pour les femmes domestiques (2011) et en référence à l’ODD 5 – Parvenir à l’égalité des sexes et autonomiser toutes les femmes et les filles.

Le Bénin dispose aujourd’hui d’une Matrice de Comptabilité Sociale (MCS) intégrant le soin, conçue par le CREG, qui donne une image claire des liens entre ménages, secteurs et État. Elle révèle que la production de soins non rémunérés est 27 fois plus élevée que celle des soins rémunérés. Reste à utiliser les données de la MCS pour intégrer la valeur du travail domestique dans la planification budgétaire nationale et réformer le Code du Travail pour y inscrire le statut d’aidant familial.

Selon ONU Femme, pour que l’autonomisation économique des femmes s’accélère, il est désormais urgent de mettre en place des politiques assurant les prestations de services, une protection sociale et des infrastructures de base, qui encouragent le partage des travaux domestiques et de la dispense de soins entre les hommes et les femmes, et qui créent davantage d’emplois rémunérés dans l’économie des soins.

Le développement du Bénin ne pourra s’accélérer de manière durable tant que la moitié de sa population consacrera un tiers de sa vie à accomplir des tâches essentielles mais invisibles. Reconnaître l’économie des soins n’est pas une concession sociale faite aux femmes ; c’est la décision économique la plus clairvoyante, la plus juste et la plus stratégique qui puisse être prise pour bâtir une nation véritablement prospère, inclusive et équitable.

Félicienne HOUESSOU

Cet article WanaData a été soutenu par Code for Africa et la Digital Democracy Initiative dans le cadre du projet Digitalise Youth, financé par le Partenariat Européen pour la Démocratie (EPD). 

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