L’Afrique énergétique change d’échelle de façon laborieuse, mais irréversible. C’est ce que révèle le rapport 2025 sur les investissements dans la transition énergétique, publié le 17 février par Electron Intelligence. L’étude dresse une cartographie précise des flux de capitaux, des modèles commerciaux et du développement des infrastructures électriques sur le continent. Cependant, les financements affluent, les ambitions s’envolent, mais l’écart entre annonces et réalisations demeure béant.
En 2025, 13,84 milliards de dollars de transactions ont été suivis à travers 306 opérations dans 43 pays, mobilisant 142 investisseurs. Une dynamique remarquable dans un contexte mondial marqué par la volatilité des marchés et les incertitudes géopolitiques. Les grandes transactions dans le secteur de l’électricité ont donné le ton, imposant l’énergie comme l’un des terrains stratégiques de l’investissement en Afrique.
Le segment dit des « Clean Electrons » a dominé sans partage. À lui seul, il concentre 13,61 milliards de dollars répartis sur 279 transactions dans 43 marchés. Autrement dit, l’essentiel des flux de capitaux recensés s’est orienté vers la production et la distribution d’électricité propre. Un signal fort pour un continent où plus de 600 millions de personnes n’ont toujours pas accès à une électricité fiable.
Des milliards engagés, mais un gouffre entre promesses et chantiers
Au sein de cette catégorie, les capitaux se concentrent massivement sur la production, qui attire 8,15 milliards de dollars. Les « facilitateurs » — entreprises de services, technologies ou structuration financière — captent 2,41 milliards. Les réseaux et infrastructures électriques suivent avec 1,56 milliard, tandis que les projets d’accès à l’énergie recueillent 834 millions. Le stockage et la flexibilité, pourtant essentiels à l’intégration des renouvelables, restent en retrait avec 666 millions de dollars seulement, signe d’un marché encore sélectif et prudent.
L’année a été marquée par quelques opérations d’envergure qui ont structuré le paysage. Le projet Geregu Power a mobilisé 750 millions de dollars. Le programme OCP, porté par le géant marocain des phosphates OCP Group, a levé 520 millions pour soutenir sa transition énergétique. Au Nigeria, un programme de réforme appuyé par la Banque africaine de développement (BAD) a injecté 500 millions de dollars dans le secteur électrique.
Ces projets indiquent que la transition énergétique africaine repose encore largement sur un petit nombre d’opérations majeures, capables d’absorber des volumes significatifs de capitaux et de structurer des écosystèmes locaux.
Du côté des investisseurs, la BAD domine avec 1,77 milliard $ engagés. La Banque mondiale suit avec 1,05 milliard, tandis que Standard Bank complète le trio de tête avec 922 millions. Les dix principaux investisseurs totalisent 7,42 milliards de dollars répartis sur 112 transactions dans 34 pays. Une concentration qui traduit le rôle déterminant des grandes institutions financières dans le financement de l’énergie africaine.
Mais au-delà des montants engagés, le rapport met en lumière une tension structurelle : celle qui sépare les annonces des réalisations concrètes. Electron Intelligence a suivi 322 projets dans 47 pays, représentant une capacité totale annoncée de 74 461 mégawatts. Or, la capacité effectivement installée en 2025 s’élève à seulement 14 589 mégawatts.
Plus de 59 000 mégawatts séparent les promesses des mises en service. Ce différentiel croissant souligne les obstacles persistants : lenteurs administratives, difficultés de financement en phase de construction, fragilité des réseaux nationaux, risques politiques ou réglementaires. Le capital est là, les intentions aussi, mais la transformation des projets en infrastructures opérationnelles demeure un défi.
Cette situation n’est pas propre à l’Afrique, mais elle y prend une dimension particulière. Le continent est à la fois le moins électrifié et l’un des plus exposés aux effets du changement climatique. Il représente aussi un immense potentiel en solaire, éolien, hydroélectricité et gaz naturel. Les investisseurs y voient un terrain d’expansion stratégique. Les États, eux, y lisent une opportunité de développement industriel et social.
La transition énergétique africaine ne se joue pas seulement dans la multiplication des annonces, mais dans la capacité à transformer les engagements en kilowattheures effectivement produits et distribués. L’Afrique énergétique est à un tournant. Les capitaux commencent à affluer avec une régularité inédite. Les institutions multilatérales, les banques commerciales et les acteurs industriels avancent de concert. Reste à savoir si cette dynamique saura passer du papier aux pylônes, des conférences aux centrales, des mégawatts promis aux ampoules allumées.
Félicienne HOUESSOU
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