La mortalité maternelle reste un angle mort majeur de la performance sanitaire du Bénin. Malgré une progression des capacités des formations sanitaires, le renforcement des effectifs et une hausse spectaculaire du budget de la santé qui passe de 70,63 milliards de FCFA en 2020 à 198,054 milliards en 2026, le pays reste très loin de la cible des Objectifs de développement durable. Avec un ratio de mortalité maternelle encore proche de 400 décès pour 100 000 naissances vivantes, contre moins de 70 visés d’ici 2030, selon l’Enquête Démographique et de Santé (EDS-V) de 2017-2018, l’écart entre les ambitions publiques et les résultats sanitaires demeure considérable.
En Afrique de l’Ouest et du Centre, la mortalité maternelle constitue l’un des principaux obstacles au développement durable. La région concentre près de 63 % des décès maternels enregistrés en Afrique subsaharienne, et à l’origine de plus de 70 % des décès maternels mondiaux, selon l’Évaluation à mi-parcours de la Phase III du Fonds thématique pour la santé maternelle et néonatale 2018-2022 de l’UNFPA. A l’image de la région, les chiffres du Bénin racontent une situation persistante. Le pays enregistrerait chaque année environ 1 500 décès maternels. L’EDS 2017-2018 estime le ratio de mortalité maternelle à 433 décès pour 100 000 naissances vivantes.
Selon une étude scientifique publié par Revue Africaine des Sciences Sociales et de la Santé Publique, entre 2017 et 2021, 708 décès maternels ont été recensés dans deux grands centres de référence, sur 34 712 naissances, soit un taux de mortalité maternelle intra-hospitalière de 2 039 décès pour 100 000 naissances vivantes. La situation apparaît particulièrement critique à la CUGO, où le taux a atteint 4 609 pour 100 000 en 2020. La vulnérabilité est aussi liée au système de référence : sur 48 220 patientes admises dans les deux établissements étudiés, 20 347, soit 41,2 %, avaient été référées. Parmi ces femmes, le taux de mortalité s’est établi à 2,7 %.
Le rapport Trends in maternal mortality estimates réalisé conjointement par WHO, UNICEF, UNFPA, le groupe de la Banque mondiale et UNDESA/Population Division analyse l’évolution de la mortalité maternelle au Bénin de 2000 à 2023. Ce document montre que les décès maternels ont évolué de plus de la moitié. En effet, le pays a enregistré 1609 décès maternels en 2000; 1780 en 2005; 2364 en 2010; 2687 en 2015; 2624 en 2019 et 2477 en 2023. Cependant, de 2019 en 2023, le Bénin a réussi à faire chuter la mortalité de 5,6%.
Le Plan opérationnel de réduction de la mortalité maternelle et néonatale au Bénin analyse et classe les causes biologiques de cette mortalité grandissante. Cependant, elle indique que la situation serait en majorité provoquée par les hémorragies du post-partum qui arrivent en tête avec 29,6 % des décès. Elle est suivie par l’éclampsie (22,2 %), les avortements (13 %), les infections sévères (11 %), la rupture utérine (7,1%), l’hémorragie anté partum (7,1%), le travail prolongé (5,9%), la GEU (2,9%). L’Évaluation à mi-parcours de la Phase III du Fonds thématique pour la santé maternelle et néonatale 2018-2022 de l’UNFPA confirme cette concentration des risques de l’hémorragie et l’hypertension qui représenterait 41 % des causes directes tandis que les causes indirectes comptent pour 29 %. Entre autres causes indirects, la fertilité élevée des femmes, avec un indice synthétique de fécondité de 5.7 enfants par femme, la naissance sans l’assistance de personnel qualifié (78% des naissances se sont déroulées avec assistance et 22% supposés sans l’assistance de personnel qualifié). La même source révèle qu’en 2019, plus de quatre naissances sur cinq (84%) ont eu lieu dans un établissement de santé et 15 % à la maison. Plus de six femmes de 15-49 ans sur dix (62%) ont reçu des soins postnatals administrés par du personnel qualifié dans les deux jours qui ont suivi la naissance ; 35% n’ont reçu aucun soin postnatal au cours des deux jours après l’accouchement. L’institution relève aussi une insuffisance de Personnels qualifiés, l’insuffisance des équipements et la mobilité des agents de santé dont les compétences ont été améliorées.
Des indicateurs progressent, mais à un rythme insuffisant
Le tableau n’est toutefois pas entièrement négatif. Certains indicateurs sanitaires ont connu une amélioration notable. Selon le document de programmation pluriannuel des dépenses 2024-2026, de la loi des finances, gestion 2024, l’indice de la capacité opérationnelle a ainsi progressé de 59% en 2013 à 65 % en 2015, un progrès qui concerne particulièrement la Santé Maternelle Néonatale et Infantile. Près de 78 % des formations sanitaires du Bénin sont aujourd’hui en mesure d’offrir des soins maternels, néonataux et infantiles de base et 98 % d’entre elles offrent de manière constante les services de vaccination, de prévention et la prise en charge des maladies les plus fréquentes. Le pays a également développé plusieurs dispositifs : gratuité de la césarienne, soins obstétricaux et néonatals d’urgence, audits des décès maternels et néonatals, planification familiale et prise en charge intégrée des maladies de l’enfant.
Le document prévoit Le programme « Prévention et sécurité sanitaire » qui prend en compte : la réduction de la morbidité, de la mortalité de la mère, du nouveau-né, de l’enfant, de l’adolescent et du jeune, le renforcement de la prévention, la lutte contre les maladies et l’amélioration de la qualité des soins. Il constitue la deuxième orientation stratégique (OS2) du Plan National de Développement Sanitaire 2018-2022. <<L’effort porte aussi sur les ressources humaines. Entre 2018 et 2021, le nombre de médecins, infirmiers et sages-femmes qualifiés est passé de 5,04 à 8,90 pour 10 000 habitants. Mais le déficit reste important. Le ratio de sages-femmes avait notamment reculé de 1,6 à 1,3 pour 10 000 habitants entre 2006 et 2016>>, souligne la même source.
Le Bénin a par ailleurs choisi de renforcer la santé communautaire. Une nouvelle politique adoptée en 2020 prévoit un système reposant notamment sur les relais communautaires et les agents de santé communautaire qualifiés. Son déploiement opérationnel a démarré en 2023 dans six communes pilotes avec l’appui de l’UNICEF.
De la gratuité des soins à la santé communautaire, le virage vers la prévention
Les autorités veulent désormais accélérer. Les consultations nationales sur la réduction de la mortalité maternelle, lancées à Cotonou les 29 et 30 janvier 2026, ont placé la question au centre de l’agenda sanitaire. Le gouvernement entend renforcer les soins de santé primaires, améliorer la qualité des services et consolider la plateforme communautaire. La stratégie prévoit des interventions des soins obstétricaux et néonatals d’urgences (SONU), de la planification familiale, d’étendre la gratuité de la césarienne à d’autres urgences obstétricales à forte létalité, notamment les hémorragies de la délivrance, l’éclampsie et les ruptures utérines.
Le dispositif envisage aussi de poursuivre la gratuité du traitement du paludisme chez les femmes enceintes et les enfants de moins de cinq ans, d’améliorer les systèmes de référence et de contre-référence, de renforcer la prise en charge du nouveau-né et de développer l’hygiène et l’assainissement. La lutte contre les fistules obstétricales constitue un autre axe. Engagé depuis 2003, le Bénin a lancé en 2009 un programme national associant prévention, traitement et réinsertion des femmes guéries. L’Évaluation à mi-parcours de la Phase III du Fonds thématique pour la santé maternelle et néonatale 2018-2022 de l’UNFPA a également mobilisé le Maternal Health Thematic Fund pour renforcer cette approche, avec les sages-femmes au cœur du dispositif. L’objectif affiché est désormais de passer d’une logique essentiellement curative à une approche plus intégrée, combinant santé, éducation, autonomisation des femmes, nutrition, eau et assainissement. C’est précisément le sens défendu en janvier lors du lancement les 29 et 30 janvier 2026 à Cotonou, des consultations nationales pour l’accélération de la réduction de la mortalité maternelle, par le directeur de cabinet du ministre d’État chargé du Plan et du développement, Professeur Alastair Alinsato, qui estimait que la réduction durable de la mortalité maternelle passe par une réponse intégrée, tenant compte de l’éducation, des conditions de vie, de l’autonomisation des femmes et de l’accès aux services essentiels. Il a appelé à une mobilisation collective pour offrir aux femmes béninoises des conditions d’accouchement plus sûres et plus dignes.
Des budgets en forte hausse, mais un rendement sanitaire encore à démontrer
Le paradoxe béninois se lit aussi dans les chiffres budgétaires. L’analyse des lois de finances publiées par le site de la direction des impôts indique que les crédits consacrés à la santé ont plus que doublé depuis 2020, passant de 70,63 milliards de FCFA cette année-là à 198,054 milliards en 2026. Le budget du secteur de la santé exercice 2021 s’élève à 88,64 milliards FCFA contre 70,63 milliards FCFA en 2020. Le secteur a bénéficié d’un budget de 98,100 milliards FCFA en 2022, soit une augmentation de plus de 28 % estimée en numéraire à 28 milliards FCFA. La cagnotte budgétaire s’élève à 125,786 milliards de francs Cfa en 2023, soit une augmentation substantielle de 8,35%, ce qui correspond en volume à 10,497 milliards de francs Cfa. En augmentation de 10,15%, les ressources allouées au secteur de la santé pour la gestion budgétaire 2025 s’élèvent à 150,111 milliards contre 136,283 milliards en 2024. En 2024, le budget du secteur de la santé a connu une augmentation substantielle de 10,15 %, ce qui correspond en volume à 13 milliards 800 millions.
L’accélération est particulièrement nette en 2026 où le budget est de 198,054 milliards de FCFA : l’enveloppe augmente de près de 48 milliards de FCFA en un an, soit la progression la plus importante de la période (32 %). Plus de la moitié, 52,18 %, est destinée à améliorer l’accès et la qualité des services.
L’augmentation des crédits ne règle pas automatiquement le problème de l’efficacité de la dépense. Les documents budgétaires continuent de relever l’insuffisance des ressources financières des structures, du matériel médico-technique et du personnel qualifié. Un budget de 198 milliards de FCFA ne suffira pas si les femmes continuent d’arriver trop tard dans les centres de référence, si les équipements critiques manquent ou si les spécialistes quittent les établissements publics.
À moins de quatre ans de l’échéance de 2030, le Bénin doit transformer l’effort budgétaire en gains sanitaires quantifiables. Entre un ratio de mortalité maternelle proche de 400 et une cible inférieure à 70 décès pour 100 000 naissances vivantes, le pays doit réduire l’écart de près de 83 %.
Félicienne HOUESSOU
Cet article WanaData a été soutenu par Code for Africa et la Digital Democracy Initiative dans le cadre du projet Digitalise Youth, financé par le Partenariat Européen pour la Démocratie (EPD).
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