Cotonou accueille depuis ce mardi 30 juin 2026 la 19ᵉ réunion de l’Initiative Afrique, une plateforme qui réunit les administrations fiscales du continent, les partenaires techniques et les organisations internationales engagées dans la lutte contre l’évasion fiscale et les flux financiers illicites. Organisée par la Direction générale des impôts du Bénin, cette rencontre de haut niveau rassemble des délégués venus de plusieurs pays africains ainsi que les partenaires de l’Initiative Afrique, lancée en 2014 pour promouvoir la transparence fiscale et l’échange de renseignements à des fins fiscales.
Alors que l’Afrique continue de perdre chaque année des dizaines de milliards de dollars à travers les flux financiers illicites, les administrations fiscales du continent renouvellent leur ambition, celle de faire de la transparence fiscale un instrument de souveraineté financière et de mobilisation des ressources domestiques. A l’occasion de la 19e réunion de l’Initiative Afrique, les représentants de 39 pays africains membres du Forum mondial sur la transparence et l’échange de renseignements à des fins fiscales (OECD), ont ouvert trois jours de travaux consacrés à l’avenir de la coopération fiscale. L’objective est de permettre aux pays africains de tirer pleinement parti des normes internationales de transparence et de coopération fiscale afin de renforcer la mobilisation des ressources domestiques, réduire les pertes liées à la fraude fiscale et financer davantage le développement.
La cérémonie d’ouverture a donné lieu à une série d’interventions convergentes autour d’un même message : dans un contexte de contraintes budgétaires croissantes, la mobilisation des ressources nationales ne peut plus être dissociée de la coopération fiscale internationale. Rappelant le coût économique et social considérable des flux financiers illicites pour les économies africaines, le Directeur général des Impôts du Bénin, Erick Maxime M. Akakpo-Djihountry, a indiqué qu’aucune administration fiscale, aussi performante soit-elle, ne peut relever seule un défi devenu transnational. « Selon plusieurs rapports économiques, l’Afrique perd chaque année des dizaines de milliards de dollars dans les flux illicites. Ce ne sont pas seulement des chiffres. Ce sont des écoles qui ne sont pas construites, des infrastructures qui ne voient pas le jour, des hôpitaux privés d’équipements et de médicaments », a-t-il déclaré. Pour lui, la transparence fiscale et l’échange de renseignements constituent désormais « les armes les plus redoutables » pour lutter contre la fraude, l’évasion fiscale et les circuits financiers occultes.
Cette conviction est largement partagée au sein des organisations internationales. Manal Corwin, directrice du Centre de politique et d’administration fiscales de l’OECD, a souligné les progrès réalisés ces dernières années grâce à la mise en place d’outils internationaux de coopération fiscale. Selon elle, les pays disposent aujourd’hui de mécanismes efficaces pour détecter les actifs dissimulés à l’étranger et renforcer leurs capacités de contrôle. Elle a présenté l’Initiative Afrique comme un espace stratégique de dialogue, d’apprentissage mutuel et de renforcement institutionnel. « Les pays membres ont démontré leur engagement à mettre en œuvre les normes internationales sur l’échange d’informations et utilisent de plus en plus les outils de transparence pour soutenir leurs stratégies de mobilisation des ressources », a-t-elle indiqué. Pour l’OECD, l’enjeu dépasse désormais la simple conformité aux standards internationaux. Il s’agit de construire des systèmes fiscaux plus résilients, plus efficaces et davantage capables de financer les priorités nationales de développement.
Lancée en 2014 sous l’impulsion du Forum mondial et de ses partenaires, l’Initiative Afrique veut permettre aux pays africains de tirer pleinement parti des normes internationales de transparence fiscale et d’échange de renseignements afin de lutter contre la fraude fiscale, l’évasion des capitaux et les autres flux financiers illicites qui privent les États de ressources indispensables à leur développement. dans son allocution, Gaël Perraud, président du Forum mondial, qui a insisté sur la double vocation de l’Initiative Afrique. La première consiste à renforcer les politiques de transparence fiscale et les mécanismes d’échange de renseignements pour combattre l’évasion fiscale et les flux financiers illicites. La seconde vise à améliorer la mobilisation des recettes publiques en permettant aux administrations fiscales africaines d’utiliser efficacement les informations obtenues auprès de leurs partenaires internationaux. Selon lui, la transparence fiscale ne constitue plus simplement une exigence de conformité internationale. « Elle est devenue un outil concret au service de la mobilisation des ressources publiques, du renforcement des administrations fiscales et du financement du développement », a-t-il précisé.
Les discussions prévues au cours des prochains jours devront ainsi permettre d’évaluer les progrès réalisés tout en identifiant les obstacles qui continuent de freiner l’exploitation optimale des mécanismes de coopération fiscale.

Un rapport qui confirme les progrès de l’Afrique dans la coopération fiscale mondiale
Le moment fort de cette première journée a été le lancement officiel du rapport « Transparence fiscale en Afrique 2026 : Rapport de progrès de l’Initiative Afrique ». Cedocument élaboré conjointement par le Forum mondial et le Forum sur l’administration fiscale africaine (ATAF) dresse un bilan détaillé des avancées enregistrées par les pays africains dans la mise en œuvre des normes internationales d’échange de renseignements. Maria José Garde, cheffe du Secrétariat du Forum mondial, a rappelé que l’Initiative Afrique est devenue, en un peu plus d’une décennie, l’un des principaux moteurs de la transformation fiscale du continent. « Depuis dix ans, l’Initiative Afrique est à l’avant-garde de l’utilisation de la transparence fiscale et de l’échange d’informations pour lutter contre l’évasion fiscale et les flux financiers illicites », a-t-elle souligné. Elle martèle que les progrès réalisés démontrent que les administrations africaines ne sont plus de simples bénéficiaires des réformes internationales, mais des acteurs à part entière de leur mise en œuvre.
Le rapport met en évidence l’élargissement continu du réseau africain d’échange de renseignements ainsi que l’amélioration constante des cadres juridiques et institutionnels nécessaires à leur fonctionnement. Ces avancées ont été détaillées par Mary Baine, secrétaire exécutive de l’ATAF, dont la présence à Cotonou à la tête d’une importante délégation témoigne de l’implication croissante de l’organisation panafricaine dans les questions de transparence fiscale.

Le rapport fait état de 417 millions d’euros de recettes identifiées, dont 208 millions d’euros provenant de l’échange de renseignements sur demande et 209 millions d’euros issus de l’échange automatique d’informations financières. Pour Mary Baine, les pays africains sont désormais devenus des expéditeurs nets de demandes d’échange d’informations à l’échelle mondiale, avec 909 demandes émises, traduisant une utilisation plus active des mécanismes de coopération fiscale internationale. Le continent affiche également des progrès significatifs dans les évaluations internationales. Près de 69 % des juridictions africaines obtiennent désormais des notations jugées satisfaisantes lors des examens par les pairs réalisés par le Forum mondial. Sur le plan institutionnel, 95 % des pays membres ont désormais délégué l’autorité compétente d’échange de renseignements à leurs administrations fiscales, tandis que 83 % disposent d’unités spécialisées dédiées à cette mission.
Le rapport souligne également l’essor de l’échange automatique de renseignements. Huit pays africains ont participé à ces échanges en 2025, parmi lesquels le Kenya, l’Ouganda et le Rwanda, qui rejoignent progressivement le cercle des juridictions utilisant les standards les plus avancés de transparence fiscale. Pour Mary Baine, ces résultats restent toutefois insuffisants au regard du potentiel encore inexploité. Elle a insisté sur la nécessité de renforcer les capacités administratives afin que les informations obtenues soient effectivement utilisées dans les enquêtes, les contrôles et les audits fiscaux. « Il ne s’agit pas seulement d’augmenter le nombre de demandes d’informations, mais de transformer ces données en audits plus efficaces, capables d’améliorer le civisme fiscal et l’équité de nos systèmes fiscaux », a-t-elle expliqué.
La responsable de l’ATAF a également plaidé pour un élargissement des réseaux de coopération intra-africains, notamment à travers la ratification de l’Accord ATAF sur l’assistance mutuelle en matière fiscale et une meilleure utilisation de la Convention multilatérale d’assistance administrative mutuelle en matière fiscale. Dans cette perspective, elle souligne que l’ATAF développe actuellement, en partenariat avec l’administration fiscale zambienne et avec le soutien du Groupe de la Banque mondiale, une solution informatique destinée à faciliter l’échange automatique de renseignements financiers selon la Norme commune de déclaration (CRS).


4,2 milliards d’euros récupérés, la transparence fiscale devient un levier budgétaire
La portée stratégique de ces progrès a été soulignée par Nicolas Yenoussi, ministre délégué chargé des Finances et de la Microfinance du Bénin et coprésident de l’Initiative Afrique. Revenant sur les objectifs initiaux du programme, il a rappelé que l’ambition était non seulement de sensibiliser les décideurs au rôle central de la transparence fiscale mais également, de renforcer les capacités des administrations pour exploiter efficacement les outils d’échange de renseignements. Aujourd’hui, les 39 pays membres disposent tous d’un cadre juridique leur permettant de participer aux échanges de renseignements et l’immense majorité possède les infrastructures minimales nécessaires à leur mise en œuvre. Mais le chiffre qui a particulièrement retenu l’attention est celui des recettes effectivement récupérées.
Selon le rapport, plus de 4,2 milliards d’euros de recettes fiscales additionnelles ont été identifiés ou recouvrés entre 2009 et 2024 par une vingtaine de pays africains grâce aux mécanismes de transparence fiscale et d’échange de renseignements. Une performance qui confirme que la coopération fiscale internationale n’est plus uniquement un sujet technique réservé aux spécialistes de la fiscalité internationale. Elle devient progressivement un instrument budgétaire majeur pour des États confrontés à des besoins croissants de financement du développement.
Au menue des travaux de la réunion, les participants plancheront sur le renforcement de la transparence des bénéficiaires effectifs, l’utilisation des registres centraux, l’exploitation de l’échange de renseignements dans les enquêtes fiscales, l’extension de l’échange automatique de données financières et les programmes de divulgation volontaire. Autant de chantiers qui dessinent une nouvelle phase de la gouvernance fiscale africaine.
Félicienne HOUESSOU
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