Au Bénin, les femmes occupent une place centrale dans l’entrepreneuriat, mais restent encore largement exclues de la commande publique. Derrière les chiffres se dessine la formalisation insuffisante, le financement coûteux, le manque d’information et les procédures difficiles à maîtriser. Alors que les marchés publics représentent un puissant levier de création de valeur, leur ouverture effective aux entreprises féminines pourrait devenir un outil de transformation économique.
Les femmes sont nombreuses à entreprendre au Bénin, mais beaucoup peinent à franchir le seuil qui sépare l’activité génératrice de revenus de l’entreprise capable de décrocher un contrat public. Selon Laurent Gangbès, ancien directeur exécutif de l’Agence pour le développement des petites et moyennes entreprises (ADPME) lors d’une présentation dans le cadre de la célébration du 8 mars 2026 au siège de la représentation de la Banque mondiale au Bénin, seules 25,8 % des PME dirigées par des femmes ont accès aux marchés publics. Dans le même temps, la Stratégie nationale d’inclusion financière (SNIF) révèle que seulement 3,9 % des entreprises féminines ont accès à un prêt bancaire. Cette faiblesse du financement réduit leur capacité à constituer les garanties, préfinancer les commandes ou supporter les délais de paiement associés aux contrats publics.
En 2018, l’Enquête régionale intégrée sur l’emploi et le secteur informel (ERI-ESI) indiquait que 66,3 % des entreprises informelles étaient dirigées par des femmes. Cette forte présence dans l’informel constitue un frein structurel. Généralement, les grands contrats publics exigent une existence juridique, des documents administratifs à jour, des capacités financières et techniques démontrables ainsi qu’une expérience professionnelle vérifiable. Des conditions dont dispose rarement une entreprise qui évolue dans l’informel.
Commande publique, l’apanage des hommes ?
<<Déjà, lorsque vous cherchez à comprendre le système afin de vous préparer à soumissionner, les hommes vous écartent. Ils pensent que c’est trop complexe pour une femme>>, confie Yasmine Todaho, promotrice d’une entreprise de papeteries et de ventes d’outils informatiques. Cependant, les entreprises dirigées par des femmes font face à plusieurs autres barrières. La première est financière. Les femmes représentent 49 % des clients des systèmes financiers décentralisés (SFD), mais moins de 25 % du volume total des crédits, selon les données de la Stratégie nationale d’inclusion financière (SNIF). Les femmes sont nombreuses à solliciter les institutions de microfinance, mais les montants auxquels elles accèdent restent faibles. Elles rencontrent des conditions de financement moins favorables, avec des taux élevés, des garanties importantes et des montants souvent insuffisants. La Stratégie nationale d’inclusion financière (SNIF) précise que les femmes ont 45 % de risques supplémentaires d’être exclues du système bancaire formel. Cette situation réduit leur capacité à financer les investissements nécessaires pour répondre à des appels d’offres de taille significative. Une entreprise qui obtient régulièrement des contrats publics améliore son chiffre d’affaires, accumule des références, renforce sa capacité de remboursement et peut plus facilement convaincre une banque. À l’inverse, l’entreprise exclue de la commande publique reste petite, faiblement capitalisée et davantage dépendante de l’informel.
Selon une note politique de ONU Femmes, le problème est également lié aux actifs pouvant servir de garanties. L’accès limité au foncier et aux biens immobiliers réduit les possibilités de constitution de sûretés. Les institutions financières peuvent, en outre, intégrer dans leur appréciation du risque des considérations liées aux responsabilités familiales ou aux interruptions potentielles d’activité, ce qui contribue à renchérir le financement. La même source souligne le poids du travail domestique et de soins non rémunérés. En Afrique, les femmes consacrent trois fois plus de temps que les hommes à ces activités. Cette « pauvreté de temps » réduit leur capacité à surveiller les appels d’offres, réunir les pièces administratives, préparer les dossiers, répondre aux demandes de clarification et suivre l’exécution des contrats.
Abdul Wahab ADO, juriste financier et spécialiste de la passation des marchés évoque une asymétrie d’information. Il observe que les femmes sont majoritaires dans de nombreuses activités génératrices de revenus, mais demeurent sous-représentées dans la commande publique. << Dans le cadre d’une initiative d’accompagnement à la recherche d’opportunités, au montage des dossiers d’appel d’offres et aux techniques permettant de gagner un marché, sur près de 500 responsables d’entreprises participants, on a enregistré moins de 100 femmes. C’est la preuve de la faible participation des femmes>>, précise-t-il.
Au Bénin, la Loi N » 2020 – 26 DU 29 SEPTEMBRE 2020, portant code des marchés publics en République du Bénin, définit le marché public comme un contrat écrit par lequel un entrepreneur, un fournisseur ou un prestataire s’engage envers une autorité contractante à réaliser des travaux ou à fournir des biens et services contre rémunération. Autrement dit, la commande publique transforme la dépense de l’Etat en débouché économique. Elle constitue un marché potentiellement décisif pour la croissance des PME. L’article 73 de ce Code intègre que la promotion du genre constitue un critère pris en compte pour déterminer l’offre économiquement la plus avantageuse. Cependant, dans de nombreux pays africains, les dépenses publiques représentent entre 10 % et 20 % du PIB, selon une étude du juriste Saka Dori GOUNOU. Leur orientation vers les entreprises locales peut donc produire un effet multiplicateur sur l’investissement, l’emploi et les revenus.
Le cadre évolue mais le fossé demeure
Les lignes ont bougé ces dernières années. Le Bénin n’est pas resté immobile. Les politiques publiques ont progressivement intégré la question de l’inclusion économique des femmes et la réglementation des marchés publics s’inscrit désormais dans une logique davantage attentive aux enjeux de genre. Plusieurs initiatives d’accompagnement ont émergé avec l’intervention de la Chambre de commerce et d’industrie du Bénin, de la Caisse des dépôts et consignations et de partenaires techniques et financiers. Ces programmes cherchent à améliorer l’accès au financement, renforcer les capacités et accompagner les entreprises féminines dans leur formalisation et leur développement. Mais la persistance d’un accès limité aux marchés publics montre que les mesures d’accompagnement ne suffisent pas encore à modifier profondément la structure du marché.
Au niveau régional, les pays de l’UEMOA disposent d’un cadre communautaire fondé sur plusieurs principes : liberté d’accès, égalité de traitement, transparence et rationalisation de la dépense publique. Les directives communautaires encadrent notamment les procédures de passation, d’exécution et de règlement des marchés publics ainsi que leur contrôle. Mais le problème apparaît précisément dans l’écart entre l’égalité juridique de principe et l’égalité économique réelle. La note politique de ONU Femmes relève que les directives de l’UEMOA n’intègrent pas explicitement une véritable dimension de genre dans les marchés publics. L’Observatoire régional des marchés publics ne dispose pas non plus d’un cadre suffisamment clair permettant d’intégrer une logique de « passation positive » en faveur des entreprises féminines.
La CEDEAO a, de son côté, déjà ouvert une piste. ONU Femmes cite la Charte des MPME prévoit que les États membres peuvent réserver certains appels d’offres aux petites et moyennes entreprises et recommande notamment de réserver un pourcentage des marchés publics aux MPME dirigées par des femmes, selon un seuil à déterminer au niveau national.
Casser le cercle économique pour transformer la dépense publique
Il reste difficile d’évaluer précisément la part des marchés publics attribuée aux entreprises dirigées par des femmes faute de données systématiquement ventilées par sexe. Toutefois, la première recommandation de ONU Femmes consiste donc à collecter et publier des données sexuées sur les soumissionnaires, les entreprises retenues, les montants attribués, les secteurs concernés et les taux de réussite des offres. Sans indicateurs, impossible de mesurer l’efficacité d’une politique d’inclusion. La deuxième piste concerne les quotas. L’Agenda 2063 de l’Union africaine vise au moins 25 % des marchés publics attribués à des entreprises détenues par des femmes. La CEDEAO recommande également la réservation d’une part des contrats aux PME féminines. Au Bénin, l’idée d’instaurer des quotas de marchés publics réservés aux entreprises dirigées par des femmes a notamment été avancée en 2026 par le président Romuald Wadagni dans le cadre de ses propositions en faveur de l’émancipation économique des femmes. Cette disposition qui selon lui est une manière d’inciter l’État à « acheter féminin », permettrait de créer un débouché garanti pour les entreprises ciblées.
Une autre piste concerne la formation. Pour l’expert Abdul Wahab ADO, la femme entrepreneure doit se former continuellement afin de maîtriser les exigences de la commande publique, les procédures et les dispositifs d’accompagnement ou d’exonération prévus pour les PME. Cette formation doit aller au-delà de la simple sensibilisation. Elle doit apprendre aux entreprises à identifier les opportunités, calculer leur capacité à exécuter un marché, monter un dossier conforme, établir une offre financière compétitive et gérer le contrat jusqu’au paiement.
L’enjeu est plus large que la seule égalité entre entrepreneurs. Faire davantage de place aux entreprises féminines dans les marchés publics revient à modifier la manière dont l’argent public circule dans l’économie. Chaque contrat attribué à une PME dirigée par une femme peut contribuer à formaliser une activité, créer des emplois, élargir l’assiette fiscale et renforcer progressivement son accès au financement. La question n’est plus seulement de savoir si les femmes peuvent entreprendre. Elles le font déjà, souvent dans des conditions plus difficiles. Le véritable enjeu est désormais de leur permettre de passer de l’activité de survie à la commande publique, du petit contrat à la croissance et de l’informel à l’entreprise structurée.
Félicienne HOUESSOU
Cet article WanaData a été soutenu par Code for Africa et la Digital Democracy Initiative dans le cadre du projet Digitalise Youth, financé par le Partenariat Européen pour la Démocratie (EPD).



