AccueilEconomieBénin : Les inégalités professionnelles envers les femmes subsistent malgré les réformes

Bénin : Les inégalités professionnelles envers les femmes subsistent malgré les réformes

L’accès à l’emploi formel est souvent présenté comme la voie vers l’autonomisation des femmes et le développement économique. Pourtant, au Bénin, derrière les contrats de travail et le discours officiel se cache une inégalité persistante. Malgré d’importants efforts législatifs, le marché du travail reste marqué par des disparités de genre profondément enracinées.

Les Comptes Nationaux de Transfert de Temps (NTTA), produit par le Consortium Régional en Économie Générationnelle (CREG) en 2022 indique que les écarts entre les sexes en matière d’opportunités sociales et économiques restent importants.  << Le taux d’activité est plus élevé chez les hommes (75,9%) que chez les femmes (60,7%). Le taux de salarisation est également plus faible pour les femmes (7,1%) par rapport aux hommes (18,6%) >>, souligne le document.

Quatre années plus tard, la Banque mondiale va annoncer dans l’édition 2026 de son rapport intitulé « Les femmes, l’entreprise et le droit » que le taux d’activité des femmes a augmenté à 75,6 %. Malgré ces changements, celles-ci se heurtent, tant dans les bureaux climatisés que sur les marchés informels, à des obstacles invisibles qui freinent leur carrière, limitent leur potentiel financier et les maintiennent dans un état de vulnérabilité systémique. Ce rapport, qui classe le Bénin parmi les économies affichant des performances supérieures à la moyenne de la région, indique qu’entre le 2 octobre 2023 et le 1er octobre 2025, le pays n’a mis en œuvre aucune réforme concernant les domaines évalués par le rapport, notamment l’emploi, la rémunération, la garde d’enfants, l’entrepreneuriat, le patrimoine et les retraites.

Même lorsque les femmes parviennent à décrocher un emploi rémunéré, elles sont confrontées à toute une série de discriminations qui constituent autant d’obstacles sur le marché du travail. Le premier obstacle majeur est la ségrégation, souvent qualifiée de « plafond de verre ». Les femmes sont en grande majorité cantonnées à des postes opérationnels, de soutien ou en contact avec la clientèle, tandis que les postes de direction, de prise de décision et de haut niveau restent l’apanage des hommes.

A travail égal, salaire inégal

Il existe de grandes inégalités de genre sur les marchés du travail, les femmes obtenant systématiquement des salaires plus bas selon les niveaux de compétence et les secteurs. Ces inégalités reflètent des différences de fonds de dotation, des barrières à l’entrée dues aux normes sociales et aux choix.

L’Organisation Internationale du Travail (OIT) souligne que les femmes salariées en Afrique de l’Ouest, bien qu’elles soient fréquemment plus jeunes et mieux éduquées que leurs homologues masculins, continuent de percevoir des salaires nettement inférieurs. L’organisation précise que les inégalités salariales dépassent les secteurs formels et s’étendent largement dans l’économie informelle, qui représente la majorité des emplois en Afrique de l’Ouest. Certains employeurs reconnaissent ouvertement les logiques économiques qui orientent leurs recrutements. Barnabé D., propriétaire de plusieurs centres d’informatique, explique sans détour pourquoi son personnel est presque exclusivement féminin : « je n’ai embauché que des femmes dans toutes mes agences. Ça coûte cher d’embaucher un homme. Il n’y a que les femmes qui peuvent accepter les salaires qui atteignent à peine le SMIG ». Ce récit met en lumière la précarité des femmes qui est instrumentalisée pour compresser les coûts salariaux de l’entreprise. << Contrairement aux femmes, les hommes ont beaucoup de charges. Il doit subvenir aux besoins de sa famille, payer le loyer et autres factures. S’il a plusieurs femmes, la charge est double. Au regard de tout cela, pendant tu pays 70.000 Fcfa à une femme, si tu tiens à avoir un homme pour le même poste, tu dois renchérir à 100.000 Fcfa au moins si tu veux qu’il se concentre sur ton travail>>. À tous les niveaux, des moins qualifiés aux plus anciens, dans les emplois salariés ou non salariés, les femmes gagnent moins que les hommes. Selon les Comptes Nationaux de Transfert de Temps (NTTA), le taux de salarisation des femmes est plus faible (7,1%) par rapport à celui des hommes (18,6%).

Les discriminations apparaissent parfois dès l’embauche. Lauriane A., mariée avec un enfant et diplômée d’une licence en géographie, pensait qu’un diplôme universitaire suffirait à ouvrir les portes du marché du travail. La réalité a été toute autre. « Après ma licence, j’ai fait près de 2 ans de stage et de bénévolat dans une structure dans l’espoir d’être embauchée. Pendant cette période, je continuais à postuler ailleurs mais les salaires étaient minables. Lors d’un entretien, on m’a carrément expliqué qu’ils préféraient recruter une jeune fille ». L’expérience de Lauriane met en lumière non seulement la situation précaire à laquelle sont confrontées les jeunes diplômées, mais aussi les critères implicites qui influencent les décisions de recrutement. Le Rapport mondial sur les salaires 2018/19 de l’OIT indique que ces écarts salariaux sont profondément ancrés dans des facteurs externes, tels que la sous-valorisation historique des compétences dites « féminines » et la persistance des préjugés culturels.

Le poids des stéréotypes

Entre discriminations à l’embauche, cloisonnement dans les rôles d’exécution, fossés salariaux et précarité à long terme, les données révèlent un fléau économique et social silencieux. La maternité et le mariage sont perçus comme des facteurs de risque de sous-performance, entraînant une discrimination directe à l’embauche. Barnabé D., employeur, préfère miser sur les jeunes filles. << C’est compliqué avec les femmes mariées. Il y a trop de problèmes : si ce n’est pas son enfant qui est malade, c’est le ménage ou les caprices de son mari>>, confie-t-il.

En effet, les femmes béninoises doivent quotidiennement jongler entre leurs responsabilités domestiques (travaux ménagers, soins aux enfants et aux personnes âgées) et leurs aspirations professionnelles. Cette charge mentale et physique restreint leur disponibilité pour effectuer des heures supplémentaires, voyager pour le travail, ou occuper des emplois à plein temps ou à horaires rigides. Les hommes, largement exemptés de ces corvées domestiques par les normes patriarcales, disposent d’un avantage compétitif injuste qui leur permet de saisir plus facilement les opportunités de promotion et d’évolution de carrière.

Même pour les femmes proactives et qualifiées, leur carrière professionnelle est constamment réajustée – voire réduite – pour s’adapter aux exigences de la vie familiale. Ce compromis permanent contribue à l’écart salarial et limite l’accès des femmes aux postes de direction. Elodie K., comptable et mère de famille, évoque ce sacrifice permanent et les concessions professionnelles qu’il implique : « Depuis que j’ai obtenu mon diplôme, je passe d’un emploi à l’autre, toujours à la recherche du meilleur. Pas seulement un meilleur salaire, mais aussi un poste avec des horaires flexibles. Dès que je trouve mieux ailleurs, je démissionne de mon emploi actuel ». Après avoir obtenu sa licence en comptabilité, Elodie a débuté en tant que responsable dans un magasin de produits d’entretien. Mais tout n’est pas toujours rose, admet-elle, surtout quand on est mariée et qu’on a des enfants. « Mon ancien emploi était le mieux rémunéré de tous ceux que j’avais occupés jusqu’alors, mais j’ai dû démissionner à cause de ma grossesse, qu’il était difficile de concilier avec les exigences du poste. Et comme je sais que les choses vont se compliquer encore davantage une fois que le bébé sera né, j’ai décidé de démissionner. Là où je travaille maintenant, je suis moins bien payée, mais je préfère cet emploi. Ici, on fonctionne par roulement, ce qui est moins stressant et me permet de mieux concilier les tâches ménagères et l’éducation de mes enfants », explique-t-elle.

Selon le Mémorandum économique du pays Bénin 2.0 publié en 2021 par la Banque mondiale, les femmes continuent d’assumer l’essentiel des tâches domestiques et des activités de soins aux enfants. Cette charge, rarement prise en compte dans les statistiques économiques, réduit leur disponibilité pour des emplois à temps plein, les heures supplémentaires, les formations professionnelles ou les postes exigeant une forte mobilité. À cela s’ajoute une autonomie encore limitée dans les décisions relatives à la fécondité.

Face à ces réalités, Lauriane, comme beaucoup d’autres femmes, doit se contenter d’une activité indépendante et travailler dans le secteur informel. « Je vends des articles en ligne en attendant de trouver un emploi », explique-t-elle. Son histoire illustre comment la combinaison du mariage et de la maternité devient un obstacle direct à l’accès au marché du travail formel, poussant des femmes pourtant qualifiées vers le travail indépendant informel ou le sous-emploi.

Selon la Banque mondiale, ce secteur concentre les emplois les moins protégés et est marqué par l’absence de contrat, le faible accès à la sécurité sociale, les revenus irréguliers et la protection juridique limitée. Dans ces conditions, les écarts salariaux deviennent difficiles à mesurer mais encore plus difficiles à corriger. L’informalité enferme les travailleuses dans une logique de survie économique où la négociation salariale est presque inexistante.

Des avancées législatives et institutionnelles notables

Face à ces défis persistants, des initiatives visant à combler ces écarts ont été lancées au Bénin. Le rapport 2026 de la Banque mondiale « Women, Business and the Law », qui évalue l’égalité économique des femmes, fait état de progrès remarquables, le Bénin obtenant un score de 67 sur 100. Ces progrès sont le fruit de réformes audacieuses, notamment la suppression des restrictions légales empêchant les femmes d’accéder à des emplois « physiquement exigeants ». Par ailleurs, le gouvernement béninois a mis en œuvre divers programmes d’employabilité et d’insertion sur le marché du travail, tels que les initiatives menées par l’Agence nationale pour la promotion de l’emploi (ANPE), le Fonds pour le développement de la formation professionnelle continue et de l’apprentissage (FODEFCA), le Fonds national de microfinance (FNM), le projet ARCH (Assurance pour le renforcement du capital humain) et le programme d’insertion professionnelle Azoli destiné aux jeunes peu ou pas qualifiés. Bien que tous ces projets prennent en compte la dimension genre, aucun n’est dédié à la gente féminine. Toutefois, le projet SWEDD (Autonomisation des Femmes et Dividende Démographique en Afrique Subsaharienne) de la Banque mondiale avec l’appui technique de l’UNFPA a largement contribué à renforcer le capital humain des adolescentes et des femmes en améliorant leur accès à l’éducation, à la santé sexuelle et reproductive et aux opportunités économiques.

Selon Lolita Laperle-Forget, experte à la Banque mondiale, sur le plan juridique, la législation du Bénin est globalement favorable à la participation économique des femmes, mais des améliorations restent à faire afin de renforcer les politiques, les institutions et les services qui sous-tendent ces lois. L’experte estime que les lois visant à promouvoir la participation économique des femmes ne sont que partiellement mises en œuvre et qu’elles sont insuffisantes.

L’analyse des différents résultats du rapport « Les femmes, l’entreprise et le droit » de 2020 à 2026, montre que les conditions de travail et de rémunération des femmes au Bénin ne sont pas encore maîtrisées. En 2020, les critères travail et rémunération obtiennent respectivement 100 points et 50 points. Dans l’édition 2026, ces mêmes critères affichent respectivement des scores de 70,75 points et 93,75 points. Ces chiffres laissent croire que lorsque la rémunération des femmes augmente de 43,75 points, les emplois régressent de 29,25 points. Autrement dit, pendant que les salaires s’améliorent, d’autres femmes perdent leurs emplois.

Lolita Laperle-Forget estime que transformer les droits juridiques en opportunités économiques concrètes pour les femmes nécessite des investissements ciblés dans les politiques, les services et les institutions, notamment en matière de garde d’enfants, d’application de l’égalité salariale et de soutien à l’entrepreneuriat féminin. L’ampleur du chantier exige des réformes structurelles et culturelles.

Pour corriger ce tir, le Mémorandum économique Bénin 2.0 préconise la création d’une agence centralisée dotée d’un pouvoir d’autorité et de surveillance adéquat. Une telle institution pourrait coordonner efficacement les politiques publiques et piloter des processus budgétaires intégrant systématiquement la dimension de genre.

Selon un rapport conjoint de l’UNESCO et de l’IFC (Société Financière Internationale), la transition des femmes de l’éducation vers l’emploi formel ne pourra se faire sans un engagement actif et sensible au genre des employeurs. Les entreprises doivent être encouragées à adopter des pratiques de recrutement inclusives et transparentes. Les chiffres prouvent que cette éthique est économiquement rentable, car, les entreprises dotées d’une culture inclusive en matière de genre ont 9 % de chances supplémentaires d’afficher une meilleure performance commerciale. Mieux encore, celles qui appliquent des politiques d’égalité d’emploi et des cultures inclusives voient leur probabilité de déclarer une augmentation de leurs profits et de leur productivité grimper de 60 %.

L’éradication des inégalités entre les sexes n’est pas seulement un impératif moral ou une question de justice sociale ; c’est un puissant moteur de croissance économique pour le Bénin. Les projections macroéconomiques de la Banque mondiale pour 2035 démontrent les avantages considérables qu’il y a à réduire les disparités entre les sexes sur le marché du travail. Entre autres avantages, le Bénin connaîtrait une hausse générale des salaires dans toutes les catégories de travailleurs. De plus, l’augmentation du revenu disponible des femmes a un impact direct sur le bien-être des générations futures. Des études montrent que les femmes investissent une part nettement plus importante de leurs revenus dans l’alimentation, la santé et l’éducation de leurs enfants, brisant ainsi le cercle vicieux de la pauvreté intergénérationnelle.

Cette évolution est également essentielle pour stimuler la productivité, élargir l’assiette fiscale, augmenter les revenus des ménages et favoriser une croissance plus inclusive. Tant que les femmes resteront sous-rémunérées et sous-employées, une partie du potentiel économique du pays restera inexploitée.

Félicienne HOUESSOU

Cet article WanaData a été soutenu par Code for Africa et la Digital Democracy Initiative dans le cadre du projet Digitalise Youth, financé par le Partenariat Européen pour la Démocratie (EPD). 

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