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Eau, dette, climat : Face aux crises croisées, l’Afrique réclame une architecture financière au service du développement

À Addis-Abeba, les 14 et 15 février 2026, la 39e session ordinaire de l’Assemblée de l’Union africaine s’est tenue sous un thème qui dépasse largement la seule question hydraulique : « Assurer une disponibilité durable de l’eau et des systèmes d’assainissement sûrs pour atteindre les objectifs de l’Agenda 2063 ». Pour le Forum africain et Réseau sur la Dette et le Développement (AFRODAD), cette rencontre constitue une opportunité critique : celle de confronter simultanément trois crises interconnectées — l’eau, le changement climatique et la dette — et d’engager des réformes capables de replacer le développement, la dignité et la durabilité de l’Afrique au cœur de l’ordre financier mondial.

Le diagnostic est posé. La crise hydrique qui s’aggrave sur le continent n’est pas seulement environnementale. Elle est aussi budgétaire, financière et systémique. Elle résulte d’un sous-investissement chronique, lui-même alimenté par un système financier international qui contraint l’espace budgétaire des États africains et privilégie le service de la dette au détriment des biens publics essentiels.

L’eau est pourtant le socle du développement. Elle irrigue la production alimentaire, soutient la santé publique, conditionne la production d’énergie et structure la productivité économique. L’agriculture, qui emploie plus de la moitié de la population africaine, dépend directement de systèmes hydrauliques fiables. Or le changement climatique fragilise cette base : hausse des températures, irrégularité des précipitations, sécheresses prolongées, inondations et phénomènes extrêmes érodent la sécurité hydrique.

En 2020, environ 411 millions d’Africains n’avaient pas accès à une eau potable de base, dont plus de 387 millions en Afrique subsaharienne. À l’horizon 2050, la population urbaine du continent devrait atteindre 1,4 milliard d’habitants, avec 162 millions de citadins exposés à des pénuries d’eau persistantes. Dans ce contexte, la question n’est plus sectorielle : elle devient macroéconomique et géopolitique.

Une crise de l’eau indissociable de l’aggravation de la dette

Pour AFRODAD, la crise de l’eau en Afrique ne peut être isolée de la crise de la dette qui s’intensifie. Le continent ne représente que 1,9 % de la dette publique mondiale, mais il en supporte des coûts disproportionnés. Les gouvernements africains consacrent en moyenne 18,7 % de leurs recettes publiques au service de la dette. Les paiements de la dette extérieure devraient atteindre 90 milliards de dollars en 2026. La dette publique totale avoisine désormais 2 100 milliards de dollars, dépassant 60 % du PIB continental, tandis que 21 pays sont déjà en situation ou à haut risque de surendettement.

Le problème n’est pas seulement quantitatif ; il est structurel. Les pays africains empruntent à des taux moyens de 9,1 %, contre 6,5 % en Amérique latine et 4,7 % en Asie. Des systèmes de notation de crédit jugés biaisés et des marchés de capitaux dominés par le dollar renchérissent le coût du financement. À cela s’ajoutent des prescriptions d’austérité issues des institutions financières internationales, qui compressent les dépenses publiques.

Résultat : en conséquence, les budgets consacrés à l’eau, à l’assainissement et à la résilience climatique restent chroniquement sous-financés. Actuellement, entre 10 et 19 milliards de dollars sont investis chaque année dans les infrastructures hydrauliques africaines, alors qu’au moins 30 milliards supplémentaires seraient nécessaires annuellement pour combler le déficit. L’insuffisance d’investissements freine la modernisation des systèmes d’irrigation, la construction de barrages, le déploiement d’installations d’assainissement et le développement d’infrastructures résilientes au climat.

Selon AFRODAD, cette configuration perpétue un cercle vicieux : des infrastructures fragiles réduisent la productivité agricole et industrielle, accroissent la dépendance aux importations alimentaires et affaiblissent la mobilisation des ressources domestiques, ce qui alimente à son tour le recours à l’endettement. L’austérité devient ainsi une impasse pour le développement.

La crise de l’eau : un enjeu vital pour la sécurité alimentaire et la résilience climatique

Au-delà des chiffres de la dette, la réalité hydrique est alarmante. Plus de 400 millions de personnes en Afrique subsaharienne demeurent privées d’un accès de base à l’eau potable. Cette pénurie compromet la santé publique, favorise les maladies hydriques et pèse sur la productivité du travail, en particulier pour les femmes et les enfants, souvent chargés de la corvée d’eau.

L’eau est également au cœur de la sécurité alimentaire. Sans systèmes d’irrigation robustes et résilients, l’agriculture reste vulnérable aux aléas climatiques. Les sécheresses prolongées et les inondations récurrentes détruisent les récoltes, accentuent l’insécurité alimentaire et exacerbent les tensions sociales.

La dimension climatique renforce l’urgence. Les effets du réchauffement — températures en hausse, précipitations erratiques — déstabilisent les bassins hydriques. Les villes en expansion rapide doivent répondre à une demande croissante en eau potable et en assainissement, alors même que leurs infrastructures sont sous-dimensionnées.

Pour AFRODAD, la crise de l’eau n’est pas simplement un manque de pluie. Elle est le produit d’un ordre financier mondial qui priorise le remboursement de créances, souvent contractées à des conditions défavorables, plutôt que l’investissement dans des biens publics vitaux. Dans cette perspective, la justice de l’eau est indissociable de la justice de la dette.

Les initiatives politiques continentales et internationales convergent vers ce constat. La Déclaration de Lomé de l’Union africaine sur la dette appelle à une réforme complète de l’architecture financière mondiale, incluant un meilleur accès à des financements abordables et la mise en place d’une Convention-cadre des Nations Unies sur la dette souveraine. La Déclaration de Harare d’AFRODAD et la Charte africaine sur l’emprunt plaident pour des pratiques d’emprunt et de prêt responsables, une gestion transparente de la dette et un financement axé sur les priorités de développement. Le Document de résultats de Séville reconnaît, lui aussi, l’urgence d’élargir l’espace budgétaire des pays en développement et de renforcer le financement de l’adaptation climatique.

À l’aube de la Décennie africaine des réparations (2026–2036), ces revendications prennent une dimension historique. Les contraintes actuelles liées à la dette s’inscrivent, selon AFRODAD, dans des injustices structurelles héritées de l’esclavage, du colonialisme et de l’extraction. Corriger ces déséquilibres devient une condition préalable à la construction de systèmes hydrauliques résilients et à la réalisation de l’Agenda 2063 ainsi que de l’Objectif de développement durable 6.

L’appel d’AFRODAD : réformer le système, protéger l’eau, restaurer l’espace budgétaire

Dans ce contexte, AFRODAD adresse un appel explicite aux chefs d’État africains, aux ministres des Finances, aux partenaires au développement et aux institutions multilatérales.

Premièrement, l’organisation exhorte les dirigeants à plaider pour l’adoption d’un cadre conventionnel des Nations Unies sur la dette souveraine, afin d’assurer des mécanismes de restructuration équitables, transparents et rapides.

Deuxièmement, elle appelle à un accroissement substantiel des financements concessionnels et des subventions destinés à l’eau et à l’adaptation au climat, afin de réduire la dépendance à l’endettement commercial coûteux.

Troisièmement, AFRODAD demande une réforme des systèmes mondiaux de notation de crédit pour éliminer les biais structurels qui renchérissent le coût du capital pour les pays africains.

Quatrièmement, l’organisation insiste sur la nécessité de protéger les budgets de l’eau et de l’assainissement contre les coupes dictées par des politiques d’austérité, afin de garantir un financement stable et prévisible des services essentiels.

Enfin, elle préconise des stratégies équitables et favorables à la croissance pour renforcer la mobilisation des ressources domestiques, condition indispensable à une souveraineté budgétaire accrue.

Le Forum africain et Réseau sur la Dette et le Développement estime que, la 39e Assemblée de l’Union africaine ne doit pas se limiter à des déclarations symboliques. Elle doit marquer un tournant stratégique. Confronter les crises de l’eau, du climat et de la dette exige une transformation des règles du jeu financier mondial. Sans réforme structurelle, les pénuries d’eau risquent de s’aggraver, la productivité de stagner et les inégalités de se creuser.

L’enjeu dépasse la technique budgétaire : il touche à la dignité humaine. Investir dans l’eau, c’est investir dans la vie, la sécurité alimentaire, la santé et la résilience climatique. Pour l’Afrique, la justice de la dette et la justice de l’eau ne sont pas deux combats distincts, mais les deux faces d’une même exigence : replacer le développement durable au centre de l’ordre économique mondial.

Félicienne HOUESSOU

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