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Emprunts à coût élevé : Pourquoi les pays africains optent de plus en plus pour des Eurobonds ?

Les chiffres de la banque mondiales révèlent que 35% de la dette extérieure africaine est détenues par les créanciers privés malgré que les taux d’intérêt des euroobligations (prêts émis en devises étrangères) soient 8 fois supérieurs à ceux des prêteurs multilatéraux. Une option qui renforce toutefois leur exposition aux fluctuations des marchés financiers internationaux et aux variations de l’appétit des investisseurs pour le risque.

Sur le marché des eurobonds, les emprunteurs africains supportent des primes de risque comprises entre 1 % et 2,6 % de plus que celles appliquées à des pays affichant des fondamentaux économiques comparables. De plus, l’Afrique paie ~4 fois plus de rendements obligataires que les États-Unis et ~8 fois plus que l’Allemagne selon les chiffres avancés par le Secrétaire général de l’ONU en 2024. Pendant que les pays africains versaient ~9 % d’intérêt sur les obligations en dollars en 2024, l’Amérique latine payait 6,5 % et l’Asie émergente payait 4,7 %. Cette situation alourdit le coût de l’emprunt et restreint les capacités budgétaires des États. Confrontés à un accès limité à des financements concessionnels ou à faible coût, de nombreux pays africains se sont tournés vers les euro-obligations pour mobiliser des ressources. Une euro-obligation est une obligation émise dans une devise autre que celle du pays ou du marché où elle est émise. Depuis 2000, les émissions de ces titres ont progressé de plus de 1 170 %. L’appétit des pays africains pour les euro-obligations s’explique par la capacité de ces instruments à mobiliser rapidement des ressources et à fournir des liquidités, offrant ainsi aux pays une plus grande marge de manœuvre budgétaire et un choix accru d’investissements, sans les conditions contraignantes qui pèsent sur les emprunts multilatéraux et bilatéraux.

En absence de ces conditions contraignantes, les émissions d’euro-obligations ne sont pas systématiquement destinées au financement de nouveaux projets de développement. Une part de plus en plus importante des fonds mobilisés est consacrée au refinancement de dettes existantes. En 2021, plusieurs émissions ont servi principalement à couvrir des dépenses courantes à court terme ainsi qu’au remboursement d’obligations arrivant à échéance. Dans des pays comme le Bénin, la Côte d’Ivoire, le Kenya, le Maroc, le Gabon, le Ghana et l’Égypte, les ressources levées sur les marchés internationaux ont ainsi été utilisées pour financer les déficits budgétaires et restructurer ou renouveler des engagements financiers antérieurs. La Côte d’Ivoire a levé 2,6 milliards de dollars en janvier 2024 via une émission en deux tranches, offrant des coupons de 6,30% et 6,85%, pour un rendement global estimé autour de 7,125%. Le Kenya a émis un eurobond de 1,5 milliard de dollars en février 2024 pour refinancer sa dette, avec un coupon de 9,75% et un rendement d’émission supérieur à 10% avant stabilisation. Pour sa part, le Bénin a réalisé sa première émission en dollars américains (750 millions de dollars) en février 2024, assortie d’un coupon de 8,375% et d’un rendement de 8,64%. Le Nigeria a quant à lui mobilisé plus de 2 milliards de dollars en décembre 2024, avec une structure à deux tranches (échéances 2031 et 2034) aux coupons respectifs de 9,625% et 10,375%. L’Afrique du Sud a émis 3,5 milliards de dollars d’eurobonds en novembre 2024, structurés avec des coupons et des rendements variant de 7,1% à 7,95%. En comparaison, cette même année, l’Amérique latine a affiché en moyenne 6,5 % dans un contexte d’augmentation des émissions totalisant 122 milliards de dollars. Les obligations USD de l’Asie émergente ont baissé à ~4,7 %.

Avant, on empruntait pour construire : des routes, des écoles, des centrales électriques. Aujourd’hui, on emprunte de plus en plus pour rembourser ce que l’on doit déjà. Pour Gibson Mwaita, Responsable des Programmes, Transparency International Kenya, l’Afrique se trouve à la croisée des chemins : défis de gouvernance, vulnérabilité face à la dette et demandes croissantes de justice socio-économique. “La majorité des pays africains dépensent davantage pour le service de la dette, approchant ou étant déjà en situation de détresse, ce qui réduit les ressources disponibles pour l’éducation, la santé, les infrastructures et la protection sociale”, confirme-t-il. Ainsi, les obligations à haut rendement remplacent les investissements sur la santé, l’éducation et les infrastructures. L’agence de notation S&P prévoit que les seuls pays africains qu’elle suit emprunteront 155 milliards de dollars en 2026, un record sur trois ans. Elle précise que cette hausse est tirée d’abord par les dettes qui arrivent à échéance, et non par de nouveaux projets.

Selon le Fonds monétaire international (FMI), en 2026, les gouvernements africains doivent rembourser près de 96 milliards de dollars de dettes arrivées à échéance. C’est 14% de plus que le montant atteint en 2024, selon le rapport publié en juin par le centre de réflexion ACET, basé à Accra, qui parle d’une « nouvelle ère de la dette ».

Les banques multilatérales critiquées

Alors que les banques multilatérales de développement (BMD) prêtent à des taux d’intérêt les plus bas (1–2%), elles sont assez critiquées pour leur défaut de de flexibilité, de rapidité et d’efficacité. Au-delà de l’augmentation des volumes de financement, les BMD qui détiennent 39% de la dette extérieures africaines sont invitées à rendre leurs interventions plus rapides et plus souples afin d’éviter que les pays en développement ne se tournent vers des marchés financiers plus coûteux. La rigidité de certains mécanismes de prêt pousse en effet de nombreux États à rechercher des financements alternatifs mieux adaptés à leurs besoins immédiats.

Une récente enquête menée auprès de 650 responsables gouvernementaux et représentants de BMD dans 125 pays met en lumière cet écart entre les attentes et la réalité. Plus de 80 % des répondants souhaitent bénéficier de financements prévisibles et flexibles, mais seulement deux tiers considèrent que les institutions multilatérales répondent efficacement à cette demande. De même, alors que 79 % des participants jugent essentielle une exécution plus rapide des projets, seuls 47 % estiment que les BMD sont performantes dans ce domaine. Près d’un répondant sur deux considère par ailleurs que les délais de mise en œuvre restent excessivement longs, tandis que seulement 48 % saluent une coordination satisfaisante entre les différentes institutions sur le terrain.

Pour renforcer leur efficacité, les BMD pourraient notamment proposer des maturités de remboursement plus longues, assouplir les plafonds applicables aux prêts de politique publique et développer davantage de mécanismes s’appuyant sur les systèmes nationaux d’approvisionnement et d’exécution. De telles réformes permettraient d’améliorer l’adéquation des financements aux priorités des pays bénéficiaires et de renforcer leur impact sur le développement.

Pour Erastus Mwencha, ancien vice-président de la Commission de l’Union africaine et ancien secrétaire général du COMESA, la crise de la dette africaine ne se résume pas à des impayés, mais à un système qui protège les créanciers tout en freinant le développement. Il estime donc que la viabilité de la dette doit être redéfinie pour tenir compte de la capacité d’un pays à investir dans son capital humain et sa résilience climatique. “Aucun cadre n’est crédible s’il contraint les gouvernements à priver leurs citoyens de ressources pour rembourser leurs créanciers”, dira-t-il.

De son côté, l’Afrique doit consolider ses institutions, améliorer la transparence dans la gestion de son endettement et à rompre avec les pratiques d’emprunt héritées du passé qui ont souvent pesé sur les finances publiques sans générer de bénéfices tangibles pour les populations. Le continent gagnerait également à accélérer le processus de mis en place de l’Agence africaine de notation de crédit (AfCRA) afin de briser le monopole des agences internationales (Moody’s, Standard & Poor’s, Fitch) et offrir une évaluation du risque plus équitable et adaptée aux réalités africaines. L’agence vise à obtenir l’indépendance via une participation du secteur privé et des données locales.

Félicienne HOUESSOU

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