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Gouvernance de la dette : l’IA, outil de transparence malgré les nouveaux risques

L’intelligence artificielle s’impose désormais comme un levier potentiel de transformation de la gouvernance de la dette africaine, mais aussi comme une nouvelle source de vulnérabilité. Lors de la troisième journée de la sixième Conférence africaine sur la dette et le développement (AfCoDD VI), les échanges ont porté sur les moyens d’exploiter l’IA pour passer de la simple gestion de la dette à une véritable justice en matière d’endettement.

La session consacrée à l’IA a mis en avant son potentiel pour renforcer la mise en œuvre de la Position commune africaine sur la dette. Analyse automatisée des données, systèmes d’alerte précoce, détection des risques et plateformes d’accès à l’information pourraient permettre aux gouvernements, aux parlements et à la société civile de mieux suivre l’évolution de l’endettement public.

Pour le Dr Michael Mollel, fondateur de PAWA-AI, l’enjeu dépasse la seule technologie. Les systèmes et réseaux de données doivent être intégrés aux cadres politiques nationaux, régionaux et internationaux afin que l’information produite puisse réellement peser sur les décisions économiques. Une telle intégration permettrait notamment de renforcer les stratégies de gestion de la dette, la politique budgétaire et les mécanismes de suivi des finances publiques. Il s’agira de faire de la donnée un instrument permanent de gouvernance, plutôt qu’un outil mobilisé uniquement lorsque les tensions financières apparaissent. Cette approche pourrait également modifier le rapport de force autour de la dette. Mieux documentée, plus accessible et analysée en temps réel, l’information financière donnerait aux acteurs africains davantage de moyens pour anticiper les risques et contester certaines pratiques d’endettement.

L’Afrique doit rattraper son retard

Pour Dr Lyla Latif, enseignante à la faculté de droit de l’Université de Nairobi et directrice de la Maison de la sagesse fiscale, l’Afrique ne peut rester en retrait dans la bataille de l’information. Les créanciers disposent déjà d’importantes capacités d’analyse de la situation fiscale des économies africaines et de leurs perspectives de marché. Ils exploitent des données, des rapports et des outils analytiques pour évaluer la solvabilité des États et calibrer leurs décisions. Selon elle, l’IA pourrait donc permettre aux pays africains de reprendre une partie du contrôle sur leur propre information financière. Elle pourrait notamment aider à identifier les emprunts qui ne sont pas suffisamment divulgués, à repérer les garanties attachées aux dettes publiques et à examiner les conditions contractuelles susceptibles d’accroître les risques pour les États. En effet, les outils d’IA pourraient contribuer à analyser les contrats de prêt et à détecter certaines clauses susceptibles de fragiliser la position des États emprunteurs. Pour les participants, cette capacité d’analyse pourrait alimenter un plaidoyer plus technique et mieux documenté de la société civile, des parlementaires et des gouvernements.

Toutefois, l’IA ne constitue pas une solution automatique. Son efficacité dépendra de la qualité, de la disponibilité et de la fiabilité des données utilisées. Elle suppose également que les États disposent de compétences suffisantes pour interpréter les résultats et les transformer en décisions publiques.

Le principal paradoxe soulevé lors des échanges tient au fait que l’outil censé renforcer la souveraineté africaine pourrait aussi devenir une nouvelle dépendance. Les données utilisées par les systèmes d’IA peuvent contenir des informations fiscales, budgétaires et financières particulièrement sensibles. Or, lorsque ces données sont hébergées ou traitées par des fournisseurs étrangers, une partie du contrôle échappe potentiellement aux États africains. D’une part, la dépendance technologique peut limiter la capacité d’un gouvernement à contrôler, transférer ou auditer ses propres données. D’autre part, l’accès à ces informations pourrait créer de nouvelles possibilités de manipulation ou d’exploitation par des acteurs privés disposant de moyens financiers considérables.

Lyla Latif met notamment en garde contre le risque que des fonds d’investissement ou d’autres acteurs financiers utilisent ces informations pour anticiper les vulnérabilités d’un pays et influencer son environnement financier. La question de l’IA devient ainsi indissociable de celle de la souveraineté informatique. Pour les intervenants, l’Afrique ne doit pas seulement apprendre à utiliser les technologies développées ailleurs. Elle doit aussi renforcer ses capacités de calcul, ses infrastructures, ses systèmes de données et ses compétences afin de conserver la maîtrise des informations stratégiques produites sur son territoire. L’IA pourrait permettre de rendre visibles des informations jusque-là difficiles à exploiter, d’améliorer la surveillance des emprunts publics et de donner aux citoyens et aux institutions de contrôle des arguments fondés sur des données. Mais sans cadre politique, juridique et institutionnel solide, la technologie risque de rester un simple outil supplémentaire entre les mains de ceux qui maîtrisent déjà l’information.

Nairobi, Félicienne HOUESSOU

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