À première vue, le Lesotho Highlands Water Project (LHWP) incarne l’ambition d’un continent qui bâtit grand. Né du traité de 1986 entre le Lesotho et l’Afrique du Sud, ce mégaprojet hydraulique exporte l’eau des montagnes du Lesotho vers le cœur industriel sud-africain, tout en produisant de l’hydroélectricité et des redevances vitales pour l’économie du royaume enclavé. Mais à mesure que s’élève le barrage de Polihali, une autre réalité affleure : celle de communautés déplacées, de coûts qui explosent et de responsabilités diluées.
Le 2 mars 2026, à Maseru, plusieurs organisations de la société civile ont publié une déclaration pressante appelant à faire toute la lumière sur les préjudices et les écarts de responsabilité dans la phase II du projet. Autour de la table : le Civil Society Forum de la Nouvelle Banque de développement (NDB), AFRODAD et le Seinoli Legal Center.
La phase II, lancée avec retard en 2019 et désormais attendue pour 2028, comprend un barrage de 165 mètres de haut à Polihali et un tunnel de 38 kilomètres reliant ce nouveau réservoir à celui de Katse, dans le district de Mokhotlong. Sur le papier, l’ouvrage doit sécuriser l’approvisionnement en eau de l’Afrique du Sud et renforcer les recettes du Lesotho. Dans les faits, il s’accompagne d’une flambée spectaculaire des coûts : budgétée à 8 milliards de rands en 2008 (environ 19 milliards ajustés à l’inflation), la facture atteint aujourd’hui 53,3 milliards de rands.

Un mégaprojet sous tension : expulsions, dettes et garanties fragiles
Cette dérive financière soulève des interrogations lourdes. Le projet repose en grande partie sur des financements publics, notamment ceux de la Banque africaine de développement (BAD), de la NDB et de la Banque de développement d’Afrique australe (DBSA), ainsi que sur des capitaux privés. À mesure que les montants gonflent, la question du rapport qualité-prix, de l’exposition à la dette et des coûts d’opportunité pour la santé ou l’éducation devient centrale, des deux côtés de la frontière.
Mais les chiffres ne disent pas tout. Les organisations signataires évoquent un « schéma constant d’impacts indésirables » déjà observé lors de la phase I et qui se répéterait aujourd’hui. Parmi les préjudices rapportés : expulsions injustes, déplacement de communautés autochtones hors de leurs terres ancestrales, compensations jugées inadéquates, tardives et aveugles aux réalités de genre. Des terres agricoles et des pâturages ont été perdus ; des sources d’eau et des ressources naturelles endommagées.
L’afflux de main-d’œuvre liée au chantier, y compris migrante, aurait accru les risques de violences sexuelles et de genre. Les femmes et les filles, déjà vulnérables, seraient touchées de manière disproportionnée. Les infrastructures, rappellent les signataires, ne sont jamais neutres : lorsque les garanties sociales sont faibles ou mal appliquées, les conséquences se paient en inégalités accrues et en fragilisation du tissu communautaire.

« Le développement ne peut se mesurer uniquement au béton coulé ou aux prêts garantis. Il doit être évalué à l’aune de la sécurité des communautés et de la protection des droits », insiste Mosa Letsie, du Seinoli Legal Center. Une phrase qui résonne comme un avertissement : contester un projet ne revient pas à s’opposer au progrès, mais à en exiger la légitimité.
Au cœur des critiques figure la question des garanties et des mécanismes de recours. Malgré l’ampleur des financements publics, la surveillance serait limitée et les voies de plainte difficiles d’accès, parfois quasi inopérantes. La BAD est accusée de ne pas avoir pleinement appliqué son propre Système intégré de garanties dans le cadre de la phase II. La NDB, de son côté, est décrite comme lente à mettre en œuvre des garde-fous robustes et dépourvue d’une politique de genre dédiée, malgré les appels répétés de la société civile.
Ces failles ne seraient pas propres au LHWP, mais illustreraient des risques plus larges associés aux mégaprojets cofinancés par des consortiums d’institutions de développement à travers le Sud global : dilution des responsabilités, complexité des chaînes de décision et distance entre engagements écrits et réalités locales.
Le traité fondateur de 1986, pilier juridique du projet, fait lui-même l’objet d’un examen politique croissant en Afrique du Sud. Des appels à sa révision pourraient, à terme, affecter les flux de redevances vers le Lesotho et, par ricochet, sa sécurité économique.
Face à cette situation, les organisations demandent des mesures « immédiates et mesurables » : accès effectif à l’information, consultations significatives des communautés, compensations équitables et rapides, garanties environnementales et sociales applicables, mécanismes crédibles de grief et de recours tout au long du cycle du projet, et publication transparente des données financières et de dette.
Riska Koopman, d’AFRODAD, résume l’enjeu : « Le développement ne peut signifier la dépossession. » Entre les montagnes du Lesotho et les centres industriels sud-africains, l’eau continue de couler. Mais pour que le LHWP reste un symbole de coopération plutôt qu’un cas d’école des dérives des mégaprojets, il faudra plus que des barrages et des tunnels : il faudra des comptes clairs et des droits respectés.
Félicienne HOUESSOU
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