Le journalisme d’investigation peut générer un rendement économique et institutionnel largement supérieur à son coût. C’est la thèse défendue par la Media Foundation for West Africa (MFWA), qui affirme qu’environ 1 000 dollars investis dans une enquête ont permis de produire des bénéfices publics se chiffrant en millions de dollars, grâce à des économies budgétaires, des contrats révisés, des fonds publics préservés et des réformes de gouvernance au Ghana.
Dans une note publiée par son directeur exécutif, Sulemana Braimah, la fondation dresse le bilan des cinq premières années de The Fourth Estate, son média d’investigation à but non lucratif lancé en 2021. L’objectif était de démontrer que le financement d’un journalisme indépendant ne relève pas uniquement de la défense de la liberté de la presse, mais constitue un investissement à fort impact économique et institutionnel.
Selon la MFWA, les enquêtes menées ont conduit à des directives présidentielles, des investigations parlementaires, des résiliations de contrats publics, des poursuites judiciaires contre plusieurs responsables, des réformes législatives ainsi qu’au renforcement des mécanismes de transparence. Plus de 500 responsables publics ont notamment régularisé leur déclaration de patrimoine à la suite des révélations du média.
L’un des dossiers les plus emblématiques concerne un contrat de loterie publique jugé défavorable aux finances de l’État. Les investigations de The Fourth Estate ont conduit à la création d’un comité interministériel dont les conclusions ont confirmé les irrégularités dénoncées, poussant la présidence à ordonner une renégociation du contrat afin d’améliorer son rendement pour les finances publiques.
Le média a également joué un rôle déterminant dans la réforme des marchés publics. Une enquête sur l’attribution de contrats routiers représentant plus de 10 milliards de dollars a déclenché une enquête présidentielle et conduit le gouvernement à renforcer les procédures d’approbation des marchés publics, tout en préparant une réforme destinée à limiter le recours aux marchés de gré à gré.
Sur le front de la lutte contre la fraude, les révélations concernant le système national de service (NSS) ont permis d’identifier des milliers de bénéficiaires fictifs inscrits sur les listes de paie. Selon la fondation, ces investigations ont généré des économies de centaines de millions de cedis, tout en débouchant sur des poursuites contre plusieurs anciens responsables.
Autre dossier majeur : l’enquête sur le contrat conclu entre l’administration fiscale ghanéenne et la société Strategic Mobilisation Ghana Limited (SML). Les révélations ont conduit à la suspension puis à la résiliation du contrat après un audit indépendant, évitant, selon la MFWA, des pertes financières considérables pour l’État et ouvrant la voie à des poursuites visant plusieurs anciens hauts responsables.
Les investigations du média ont également produit des effets dans les secteurs de la santé, des bourses publiques et de la gestion des ressources naturelles. Elles ont favorisé des réformes hospitalières, une révision du système d’attribution des bourses d’État ainsi que l’abrogation d’une législation autorisant l’exploitation minière dans certaines réserves forestières.
Pour Sulemana Braimah, ces résultats démontrent que le journalisme d’investigation doit être considéré comme un investissement dans la qualité des institutions publiques plutôt qu’un simple soutien au secteur des médias. « Les retours se mesurent en économies budgétaires, en meilleure gouvernance, en confiance des citoyens et en efficacité des politiques publiques », soutient-il.
Cette approche a valu au projet plusieurs distinctions internationales, dont le World Justice Challenge Award 2024 et le Eisenhower Fellowships Impact Award 2023. Pour la MFWA, l’expérience ghanéenne montre qu’un journalisme indépendant et fondé sur les faits peut constituer un actif stratégique, capable d’améliorer la gouvernance, de protéger les finances publiques et de renforcer l’attractivité institutionnelle des économies africaines.
Félicienne HOUESSOU
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