Au Bénin, les règles ne se vivent pas seulement avec des protections, des contraintes de temps ou des impératifs d’hygiène. Elles s’accompagnent de la peur de voir les serviettes hygiéniques ou les protections réutilisables récupérées à des fins de pratiques occultes. Une crainte qui modifie les habitudes, et complique le quotidien.

<<Les couches utilisées par des femmes sont aussi très recherchées et sont utilisées spirituellement à des fins malsaines… Vous à qui ça appartient, vous aurez tous les problèmes de ce monde… Veuillez à ce que plus personne ne puisse les prendre quand vous les jetez…>>. Ce message qui circule depuis des années sur les réseaux sociaux et dans les échanges verbaux ne laisse pas indifférentes les femmes, principales cibles.
Dalila Ahossi est une jeune étudiante de 19 ans. Elle affirme avoir lu sur les réseaux sociaux un message appelant les femmes à la vigilance et leur recommandant de préférence d’utiliser des serviettes traditionnelles lavables après chaque utilisation. « Lorsque j’étais au secondaire, je manquais les cours pendant mes périodes de règle. C’était difficile avec les couches traditionnelles. Aujourd’hui, à peine je découvre les serviettes hygiéniques que je tombe sur ces histoires de rituels qui m’inquiètent. J’ai l’impression de vivre une spirale de problème >>, confie-t-elle. L’UNESCO estime qu’en Afrique subsaharienne, une fille sur 10 en manque l’école lors de son cycle menstruel (ce qui représente 20% du temps scolaire perdu sur une année).
Comme Dalila, des milliers de femmes béninoises vivent avec cette peur tous les mois. Selon le Recensement Général de la Population et de l’Habitation, la population féminine des filles de 10 à 49 ans était de 6.278.701. Chaque mois, c’est donc environ 6.278.701 femmes et filles qui ont leurs règles et qui sont confrontées à cette peur du sort des serviettes hygiéniques.
La peur redessine ainsi des gestes pourtant banals. Pour ces femmes, le moment où une serviette devient un déchet n’est plus anodin. Il devient une question de sécurité, voire une source d’angoisse.
Des choix d’hygiène dictés par la peur
Madeleine Dossa, 35 ans et résidant à Cotonou continue, malgré les inquiétudes, d’utiliser les serviettes hygiéniques. Mais cette habitude s’accompagne d’un malaise permanent au moment de s’en débarrasser. « Je ne sais comment les gérer après utilisation. J’ai déjà envisagé de les brûler. Mais vivant en location, ce n’est pas possible », confie-t-elle. Et poursuit : « souvent, je garde les couches en chambre pendant des jours pour être sûr que c’est complètement détérioré avant de jeter dans la poubelle. C’est très gênant mais que faire ? »
Pour Geneviève Edoh, 29 ans et résidant à Abomey-Calavi, à l’image de milliers de femme qui travaillent à plein temps, l’équation est à plusieurs inconnues. En effet, partie pour le service à 7h30, elle doit y rester toute la journée, les heures de pause y comprises. « J’ai pensé renouer avec les couches traditionnelles, mais, où est-ce que je vais les laver les jours de service ? Ce n’est pas possible », explique-t-elle. Entre confort, hygiène et peur, la jeune dame semble avoir trouvé une solution plus sûre pour éviter que les protections usagées ne puissent être récupérées. Sa stratégie consiste souvent à les enterrer.
Ces pratiques traduisent combien le problème de manque d’installations sanitaires appropriées complique une gestion hygiénique des règles. Elles montrent également qu’une femme peut disposer d’une protection qu’elle préfère, mais hésiter à l’utiliser pleinement parce que la question de son élimination devient problématique.
Entre croyances spirituelles et poids des tabous
Cette peur s’inscrit dans des représentations culturelles et spirituelles qui confèrent aux menstruations une place particulière. Edmond Agbassè, dit Bokônon « Kpéyi », spécialiste des rites de Fâ, considère que dans sa période de menstruation, la femme est directement avec les divinités. Ainsi, la période de menstruation constitue un moment sacré. Toutefois, sur l’utilisation des protections menstruelles dans les pratiques rituelles, sa position est nuancée. Edmond Agbassè dit ne pas pouvoir contredire l’utilisation des serviettes hygiéniques pour des sacrifices ou d’autres pratiques. En revanche, il rejette l’idée de récupérer le sang présent sur les serviettes hygiéniques pour le placer sur une divinité. « Ça va détruire à jamais la divinité », affirme-t-il. Pour le spécialiste en culte des rites de Fâ, certaines pratiques négatives comme positives sont réalisées avec les serviettes traditionnelles.
Pour Axel Miranda Saïd, experte en approche genre et intersectionnalité, le problème se situe aussi dans le poids de la sacralisation elle-même. Selon elle, la sacralisation des menstrues tend à détourner les femmes d’un certain nombre de questions essentielles, notamment de la connaissance de leur propre corps. « Sacraliser les menstrues, c’est en quelque sorte limiter l’accès à l’information et l’accès au savoir qui réside dans le vagin, sur la vulve et sur le corps de la femme », explique-t-elle. Elle considère cette sacralité comme « plutôt néfaste », parce qu’elle empêche les femmes d’accéder à des connaissances sur elles-mêmes et sur le fonctionnement de leur corps.
Le médecin-colonel Romuald Aitchéhou Bothon, chef service santé maternelle et infantile à l’Agence nationale des soins et santé primaire du ministère de la Santé, insiste sur l’importance des menstruations et la nécessité de préserver leur gestion dans de bonnes conditions d’hygiène. Pour lui, la menstruation est considérée comme une puissance parce que la femme évacue le produit qui devait servir à la conception de la vie. Cette puissance, estime-t-il, peut susciter la peur et conduire certains à chercher des moyens de la « réduire au silence ». Mais cette dimension ne doit pas faire oublier l’hygiène. <<Une fois utilisée, une serviette ne doit pas être jetée n’importe où, afin d’éviter de polluer l’environnement>>, précise-t-il. A l’en croire, il faut gérer correctement les protections menstruelles tout en combattant les tabous qui influencent les comportements. Car, rappelle-t-il, « les femmes en menstruation doivent être protégées et valorisées ».
Des organisations mobilisées contre les tabous et les inégalités
La dignité menstruelle ne se résume pas à l’accès à des protections. Elle constitue un enjeu de santé, de droits, d’égalité et de sécurité que plusieurs organisations et initiatives s’emploient à porter. L’ONG Héroïne d’aujourd’hui, par la voix de sa cheffe de programme, Yasmine K, alerte notamment sur les conséquences concrètes du manque d’information et de moyens. « Des femmes souffrent en silence, faute d’informations fiables et de moyens pour gérer leur menstruation », souligne-t-elle. Cette organisation travaille à faire de l’information un outil de réduction des vulnérabilités liées aux menstruations. En mettant en lumière les difficultés vécues par les filles et les femmes, elle contribue à faire de la dignité menstruelle une question qui dépasse la seule sphère privée.
De son côté, le consortium « Règle-moi ça » porte l’initiative « 100 % unis pour la dignité », avec une approche centrée sur les conséquences sociales, sanitaires et économiques du tabou menstruel. Le consortium défend un accès universel, équitable et abordable aux produits d’hygiène menstruelle, mais aussi à des infrastructures adaptées. Derrière cette mobilisation, l’objectif est de permettre aux femmes et aux filles de gérer leurs menstruations dans des conditions compatibles avec leur santé, leur quotidien et leur dignité.
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Félicienne HOUESSOU
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