Alors que la dette publique africaine atteint des niveaux qui fragilisent les marges de manœuvre des États, le professeur de sciences politiques et de relations internationales Jean-Emmanuel Pondi appelle à repenser en profondeur les mécanismes de financement du continent. Dans cet entretien, il dénonce une dette devenue structurelle, plaide pour davantage de souveraineté monétaire et économique et défend une intégration africaine plus poussée à travers la Zone de libre-échange continentale africaine. Pour lui, l’enjeu dépasse le remboursement de la dette. Il s’agit de faire en sorte que les ressources africaines soient transformées sur le continent, que les populations participent aux choix d’investissement et que les générations futures ne supportent plus le poids des décisions qu’elles n’ont pas contribué à prendre.
L’Afrique subit depuis des décennies une crise de la dette qui a presque franchit les 2/3 du PIB du continent. En quoi ce mécanisme d’endettement pose-t-il, selon vous, un problème de justice économique, sociale et financière ?
Lors de la session inaugurale de la conférence Afcodd VI, je suis revenu sur un grand paradoxe : Ceux qui signent la dette ou les documents de la dette, ne sont pas ceux qui payent par la suite, puisque. En termes de chronologie, en termes de responsabilité, en termes de génération, ce ne sont plus les mêmes. Et malheureusement, ceux qui payent ne sont pas toujours au courant de ce que les premiers ont fait. Donc l’idée que j’ai voulu introduire, c’est de dire que c’est un problème économique, mais le mécanisme de ce problème économique est à revoir, parce qu’il introduit une injustice, non seulement sociétale, mais également financière. En effet, la majorité est appelé à rembourser mais une minorité est impliquée dans la sélection de la dette.
Pour l’instant, nous sommes à l’étape d’engagement et de déclaration. Mais que faut-il faire pour passer à l’action ?
Il faut déjà qu’on puisse sensibiliser les personnes qui sont concernées. Les populations africaines n’ont pas une bonne connaissance de ce qui se passe, ni de ce qui est signé en leur nom. Cette situation n’est pas acceptable sur le plan même de la démocratie. Il faut donc que ceux au nom de qui on a pris ces engagements soient au moins au courant. Mais le plus grave encore, il faut qu’ils participent au processus de désignation des projets phares qui feront l’objet de paiement de cette dette. Et je crois que là aussi, c’est un problème de justice, c’est un problème de logique, c’est un problème de rationalité. Il faut donc qu’on regarde ce qui est le plus important pour les populations africaines. Moi, j’ai suggéré les grandes infrastructures africaines. A titre d’exemple, quand vous prenez l’African Highway, c’est-à-dire l’autoroute panafricaine, il y a le chemin de fer panafricain, vous avez les ports et les aéroports, l’espace qui doit être habité par une compagnie aérienne continentale… avec des infrastructures aussi bien structurées, les gens ne vous diront pas ‘’à quoi sert cette dette’’ ou ‘’nous ne voyons pas de résultat’’. Ils vont utiliser ces infrastructures chaque jour, et verront comment ça va faciliter leur vie, comment ça va faciliter l’intégration et comment ça va augmenter la plus-value économique dans leur façon de vivre désormais. La population a besoin de voir la finalité de ces engagements de dette.
Quels sont les instruments dont dispose aujourd’hui l’Afrique pour l’atteinte de la souveraineté économique ?
Il y a d’abord l’instrument de la compréhension. La dette n’est pas une situation normale. Parce qu’il ne faut pas qu’on nous entraîne dans un débat qui laisse de côté ce qu’on doit vraiment comprendre. La dette, sur le plan théorique, est un moment privilégié pour arranger une situation de difficulté et revenir à la normalité. Donc la dette ne peut pas être la base du budget d’un État. On ne peut pas bâtir une économie sur la dette. Je pense que, même si les États-Unis sont les pays les plus endettés au monde, ils ne comptent pas sur cette dette pour pouvoir vivre de façon confortable. Ce qui est notre cas. La dette a été en réalité dévoyée de son véritable objectif, parce qu’elle est supposée être une approche conjoncturelle pour un moment donné. Et aujourd’hui elle est devenue une partie structurelle de nos budgets. Elle est devenue l’une des composantes de nos budgets, ce qui n’est pas normal.
On ne peut pas avancer et faire les projets de financement sur la base de la poche du voisin. Et c’est dans cette situation qu’on se trouve aujourd’hui, c’est-à-dire qu’on ne maîtrise pas vraiment les bases et les fondements de notre financement. L’approche de la CAP devrait nous aider à sortir de ce que j’appelle ‘’le piège de la dette’’, pour arriver à une normalité en termes d’économie. Une normalité dans laquelle nous sommes les exécutants nous-mêmes de notre budget, et non pas qu’on attend toujours une béquille qui vient d’on ne sait où et quand.
La culture africaine n’a pas de respect pour celui qui est un mendiant. Non. Dans aucune partie de l’Afrique, on vous dirait que c’est une bonne situation sociale et qu’on admire ceux qui vivent tout simplement de la dépendance par rapport aux autres, sauf si vous avez des problèmes, disons un handicap physique.
La zone de libre-échange continental est présentée aujourd’hui comme un levier pour sortir du piège de la dette. Quelles sont selon vous, les actions phares qu’il faut mener pour booster cette initiative ?
La zone de libre-échange continental transforme un marché national en une structure continentale. Vous passez de quelques millions de votre pays à des consommateurs qui sont au chiffre de 1,4 milliard de personnes. Ça veut dire que vous changez d’échelle. Et l’Afrique, c’est 30 millions de kilomètres carrés. Comment est-ce que nous allons pouvoir répondre à cet appel de changement d’échelle ? Si nous ne nous organisons pas correctement, nous allons faire en sorte que ce soit d’autres qui viennent encore combler ce déficit et nous exploiter davantage. C’est pour ça qu’il est important de comprendre quelle est l’importance de la zone de libre-échange. C’est sur les tarifs douaniers, la libre circulation des biens et des services, la libre circulation des Africains à travers tout le continent. Nous devons pouvoir booster la production africaine pour l’emmener à l’échelle du milliard de consommateurs que nous avons. Cela va changer aussi la nature même des consortiums qu’on doit créer.
Un autre aspect de la zone de libre-échange africaine qui me semble avoir un problème, c’est qu’elle aurait dû être accompagnée d’une installation d’une langue transafricaine. C’est-à-dire qu’on ne peut pas investir sans pouvoir contrôler la langue de l’endroit où on investit. Donc, en même temps qu’on créait la zone de libre-échange africaine, on aurait dû promouvoir une langue transafricaine. Ce n’est pas qu’il faut abandonner les langues que vous avez déjà. Tout ce que nous disons, c’est qu’il faut ajouter une langue de plus à celle que vous parlez déjà de manière stratégique. On ne peut pas continuer à se définir comme des francophones, des anglophones, des lusophones. Aucun Français ne s’appelle un francophone. Aucun anglophone ne s’appelle anglophone. Il n’y a que nous, les Africains. Je crois que nous devons sortir de ce piège de la langue à la faveur de l’économie continentale.
L’Afrique veut désormais parler d’une même voix. Est-ce qu’il n’est pas temps de faire tomber les barrières comme le cas du Kenya qui a supprimé le visa ?
Vous savez, les Africains eux-mêmes sont responsables du fait de penser que la carte de l’Afrique d’aujourd’hui est une carte qui a toujours existé. Il n’y a rien de plus faux que cela. Cette carte date justement de la conférence de Berlin qui a été organisée du 15 novembre 1884 au 23 février 1885. C’est à ce moment-là que les frontières que nous voyons aujourd’hui ont été tracées à partir de rien du tout. Elles ne correspondent à aucune logique anthropologique, à aucune logique culturelle, à aucune logique historique. Et donc, nous les Africains, nous sommes amenés à croire que ces frontières ont un sens. En réalité, ça n’a pas de sens. Il faudrait que les Africains prennent leurs responsabilités et travaillent à partir des logiques africaines. Nous avons quand même 400.000 ans de vécu. Et ceux qui aujourd’hui veulent nous imposer des règles n’ont que 70.000 ans d’existence. Il faut que les Africains comprennent cela. Le rapport de force aujourd’hui est en train de se reformer en faveur de l’Afrique. En 2050, il y aura un Africain sur quatre êtres humains. Cela veut dire qu’on doit se préparer maintenant pour assumer cette responsabilité. Ça ne s’improvise pas. Ça se prépare et de manière minutieuse. Qu’est-ce que nous avons à apporter au monde ? Voilà la question qu’on doit se poser. On ne peut rien apporter au monde si on ne sait pas s’organiser.
L’Afrique compte une quarantaine de monnaies non convertibles. Comment expliquer cette incompatibilité de monnaies qui fait perdre 3000 milliards de FCFA à l’Afrique chaque année ?
Justement, c’est pour cela qu’une monnaie continentale serait l’idéal. Rien n’est impossible à ceux qui sont déterminés à améliorer leurs conditions de vie de manière globale et de manière sociétale. Donc c’est une question de volonté, simplement. Alors, 5 milliards de dollars, soit 3000 milliards de FCFA, comme vous avez dit, c’est énormément d’argent. Et aussi, on paie 75 milliards de dollars, simplement pour ce qu’on appelle le risque africain. Nous payons cette somme simplement parce que nous sommes l’Afrique. Il s’agit aujourd’hui de gommer et de dénoncer ces injustices-là, mais surtout de proposer, en termes de palliatifs, des solutions. Il faut donc se réjouir de cette position commune africaine sur la dette qui est le début d’une approche globale pour des problèmes qui, en réalité, sont également globaux.

L’Afrique a aujourd’hui une position commune sur la dette. Quel est le rôle de la société civile africaine pour faire aboutir les actions, sinon faire avancer cette position ?
La société civile est formée pour ensuite devenir un dispensateur de connaissances et de transmission de ces connaissances envers les populations. Ça veut dire qu’il y a une étape préalable. Celle de bien comprendre de quoi il s’agit et de bien assimiler cela pour pouvoir restituer au peuple africain, mais aussi aux décideurs. Il y a des décideurs qui ont signé, certes, mais qui ne sont pas au courant des implications majeures qu’entraîne la signature qu’ils ont posé sur le papier. Je crois c’est une école pour tout le monde et qu’il faut l’ouvrir en termes de pédagogie, pour que chacun puisse comprendre que nous sommes en train de poser les actes pour le futur de l’Afrique. Il n’y a pas de développement sans une masse monétaire importante qui puisse soutenir nos projets. Donc le problème n’est pas tant de prendre la dette, mais ce qui est fait avec cette dette pour améliorer les conditions de vie et pour faire en sorte que les remboursements soient faisables et confortables.
Quelles sont les principales recommandations que vous pourriez donner à nos États, à nos dirigeants pour faire avancer la position commune africaine sur la dette ?
Je crois que l’un des problèmes graves de cette dette, c’est qu’elle est souvent mal utilisée. Il y a quand même un problème de corruption qui se pose et on ne gagne rien à vouloir le taire. Il faut que l’aspect éthique de l’utilisation de cette dette soit remis au-devant de la scène et que chaque emprunteur l’utilise pour la raison pour laquelle elle a été contractée. Et malheureusement, ce n’est pas toujours le cas. C’est un problème crucial. Et si nous n’en parlons pas, nous participons à accroître la difficulté et non pas à la résoudre. Donc je pense qu’il faut quand même des leaders éthiques qui ont le souci de leur population, qui savent que cet argent doit être remboursé par leurs enfants et en plus vraisemblablement par leurs petits-enfants. Et qu’on n’a pas le droit de mettre ce genre de fardeau sur les générations qui ne sont pas encore nées. Il y a quelque chose de cynique à cela. Il faut que les dirigeants politiques, économiques, syndicaux, juridiques et tout le peuple africain soient conscients de cela pour que les choses aillent mieux.
Quel message est-ce que vous avez à adresser aux jeunes pour qu’ils comprennent que l’Afrique doit devenir désormais le faiseur de règle ?
Je dirais aux jeunes Africains que ce n’est pas en allant tous au Canada qu’on va construire l’Afrique. C’est une illusion. Les Canadiens eux-mêmes, ils ont construit leur pays, et ils en sont là où ils sont aujourd’hui. On ne peut pas quitter l’endroit où résident les richesses, où se trouvent les richesses, pour se ruer vers l’endroit où on les transforme. Ce n’est pas une proposition rationnelle. Ce qu’il faut faire aujourd’hui, c’est d’exiger aux partenaires internationaux la transformation de nos richesses sur place en Afrique et leur achat au juste prix du marché international. Si nous faisons ces deux choses, nous allons résoudre deux problèmes : le problème du chômage parce que nous allons créer des emplois en Afrique pour l’Afrique et par l’Afrique ; le problème de l’immigration. Nos meilleurs cerveaux sont contraints de partir alors que nous avons besoin d’eux pour faire le saut scientifique, le saut technologique pour que l’Afrique puisse aller de l’avant.
Les jeunes Africains doivent exiger ces deux actions, pas supplier. Pourquoi exiger ? Parce que dans ce rapport de force, nous avons la chance d’avoir tous les produits de la numérisation, tous les produits de l’économie digitale dont ils ont besoin et qu’ils n’ont pas. A un moment donné, nous devons imposer.
Interview réalisée par Félicienne HOUESSOU
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