De la rigueur de l’officine aux secrets de la cosmétique naturelle, Sefa Kpokanu, pharmacienne togolaise, redéfinit les standards de la beauté afro depuis Cotonou. Fondatrice de la marque “PurEthnik”, elle mène un combat scientifique en militant contre les ravages de la dépigmentation et les composants chimiques toxiques. Dans cet entretien exclusif, cette entrepreneuse audacieuse nous dévoile les coulisses de sa transition professionnelle, les défis du « Made in Benin » et sa vision d’une dermo-cosmétique africaine éthique, performante et protectrice.
Pourriez-vous revenir sur le déclic précis qui vous a poussée, après votre formation de pharmacienne d’État au Togo, à quitter le circuit classique de la pharmacie pour vous lancer dans l’entrepreneuriat cosmétique au Bénin ?
Le déclic n’est pas venu d’un coup. Il s’est construit progressivement, à la croisée de mon histoire personnelle et de mon parcours médical. Tout a commencé durant mon enfance. Je suis née avec une peau extrêmement réactive et j’ai longtemps souffert de dermatoses et de démangeaisons sévères. Ce n’est qu’à l’adolescence que ma peau a trouvé un équilibre, grâce à un retour aux sources. Cela est due à l’utilisation exclusive de produits locaux et naturels comme le beurre de karité, l’huile de baobab ou encore l’aloe vera. C’était l’époque où la jeune fille que j’étais “bidouillait” des recettes naturelles sans encore en mesurer toute la science. Le véritable tournant s’est opéré plus tard, sur les bancs de la faculté de pharmacie. Au cours de mon cursus, puis en exerçant mon métier de pharmacienne, j’ai été quotidiennement confrontée à des patients en détresse face à leurs problèmes cutanés. Mais la prise de conscience majeure a eu lieu lors de mon stage de fin d’études en dermatologie. C’est là que j’ai mesuré l’ampleur des dégâts. J’ai réalisé à quel point certains produits cosmétiques, notamment ceux utilisés pour la dépigmentation ou mal formulés, pouvaient détruire des vies.
L’impact ne s’arrête pas à la barrière cutanée. Ces composants toxiques s’infiltrent dans l’organisme, perturbent le système hormonal et favorisent des pathologies systémiques graves comme l’hypertension ou le diabète. C’est précisément au confluent de ces deux mondes (mes intuitions de petite fille guérie par la nature et mon expertise scientifique de pharmacienne face à la souffrance de mes patients) qu’une certitude s’est imposée : il fallait absolument que j’agisse et que je propose une alternative saine.
En tant que professionnelle de santé, quels sont les principaux dangers ou pathologies cutanées que vous observiez fréquemment en officine et que vous tentez aujourd’hui de soigner ou de prévenir avec vos formulations ?
Pour rectifier un point essentiel : la cosmétique n’a pas pour vocation de “traiter” des maladies, mais plutôt d’entretenir, de nettoyer, d’équilibrer et d’embellir la peau. La peau étant un organe à part entière, notre objectif est d’aider chacun à retrouver une peau saine sans jamais recourir à des pratiques cosmétiques dangereuses. Concrètement, nous accompagnons nos clients dans la prise en charge des taches pigmentaires, du manque d’uniformité du teint, de l’acné et des boutons. Nous restaurons également les peaux abîmées par des produits décapants ou agressifs. En résumé, nos trois piliers d’action sont : les taches, l’acné et la réparation cutanée.
Au-delà de ces problématiques, nous proposons une gamme d’entretien général spécifiquement formulée pour la peau noire et africaine. L’essence même de notre marque est de magnifier la peau et de célébrer le soin de soi, sans dépigmentation et sans aucun compromis sur la santé.

Comment votre rigueur de pharmacienne intervient-elle concrètement dans la sélection et le dosage des ingrédients locaux que vous utilisez, afin de garantir une efficacité supérieure aux produits industriels conventionnels ?
La rigueur pharmaceutique consiste d’abord à maîtriser les propriétés de ces plantes, dont les effets sont souvent déjà documentés dans la littérature scientifique. Il s’agit ensuite d’appliquer des notions de formulation pour savoir comment intégrer ces matières premières et à quel pourcentage. En effet, la cosmétologie va bien au-delà d’un simple mélange d’ingrédients. En effet, c’est la recherche d’une cohérence absolue. Ma formation de pharmacienne m’apporte également une expertise indispensable sur le pH. Déterminer le pH idéal permet de garantir la stabilité du produit et de révéler toute la splendeur des actifs. Sans ce milieu adapté, même la meilleure sélection de matières premières devient inefficace, car l’actif se détruit. Mon approche est donc un parfait équilibre entre savoirs traditionnels et connaissances scientifiques.
Vous avez choisi de développer la marque PurEthnik à Cotonou à partir de 2020. Quelles ont été les principales barrières logistiques ou culturelles à surmonter pour imposer une marque de cosmétiques naturels sur le marché béninois ?
Les barrières culturelles ? La première réside dans l’intérêt disproportionné de la population pour les produits importés. À cela est couplé un manque de confiance flagrant envers la production locale. Dans l’inconscient collectif africain, ce qui est meilleur vient forcément d’ailleurs. Pourtant, sous nos yeux, des acteurs extérieurs viennent puiser nos matières premières, les transforment chez eux et nous les revendent au prix fort. Quel intérêt de consommer ces produits importés alors que nous pouvons valoriser nos ressources ici même ?
Le second obstacle, auquel je me heurte quotidiennement, est le culte de la peau claire comme standard absolu de beauté. Bien que je sois moi-même claire de peau, je m’oppose fermement à cette vision. La dépigmentation est un fléau pour la santé. L’on peut être rayonnant sans agresser son épiderme. Malheureusement, beaucoup exigent des résultats instantanés. C’est précisément face à ces mentalités et ces problématiques de terrain que nous nous battons chaque jour pour trouver un équilibre.


La dépigmentation artificielle reste un problème de santé publique majeur en Afrique de l’Ouest. Comment PurEthnik s’inscrit-elle comme une alternative attractive pour valoriser la peau noire sans céder aux injonctions de l’éclaircissement ?
Notre action repose d’abord sur un travail de sensibilisation approfondi, notamment à travers des ateliers cosmétiques que nous avons initiés et que nous continuerons de déployer. Nous accordons également une importance capitale à l’état d’esprit des consommateurs. Pour nous, la dépigmentation ne se résume pas à une simple tendance. Il s’ agit d’une perte d’identité, une volonté de séduire à tout prix, quitte à mettre sa propre vie en péril.
Cette pratique révèle un profond manque d’estime de soi. C’est pour cela qu’il est essentiel de la traiter en collaborant avec des professionnels de la santé mentale, des coachs de vie ou des psychologues. Notre objectif est d’accompagner ces personnes vers l’acceptation de soi, en ciblant, bien sûr, celles qui sont prêtes à recevoir cette aide.
Le consommateur associe parfois, à tort, le produit naturel à un remède de grand-mère moins performant que la chimie. Quelle stratégie de communication pédagogique déployez-vous pour prouver la valeur scientifique de vos soins ?
L’univers de la cosmétique naturelle dépasse aujourd’hui le simple cadre des remèdes de grand-mère et des ingrédients bruts. La science s’est alliée à la nature pour extraire le meilleur des plantes et concevoir des formules hautement concentrées à l’efficacité optimale. “PurEthnik” évolue précisément à la croisée de ces deux mondes : celui des matières premières brutes authentiques et celui des actifs végétaux de pointe. À travers notre communication, nous mettons en lumière cette double expertise afin d’offrir à notre communauté des résultats d’une qualité irréprochable.


Vous êtes aujourd’hui reconnue parmi les figures dynamiques de l’entrepreneuriat féminin dans la région. Quel regard portez-vous sur l’écosystème actuel pour les femmes qui, comme vous, souhaitent transformer des ressources locales en produits à forte valeur ajoutée ?
Le milieu de la transformation agroalimentaire et agro cosmétique est en pleine mutation. Nous passons d’un statut de simples consommateurs à celui d’acteurs engagés. C’est un secteur au potentiel de développement exceptionnel, particulièrement stimulé par la dynamique actuelle au Bénin et la multiplication des systèmes d’accompagnement dédiés aux entreprises. Ce marché porteur incarne l’avenir économique de l’Afrique. Bien qu’il soit difficile de figurer parmi les pionniers, j’encourage vivement toutes celles qui ambitionnent d’apporter une valeur ajoutée à leur pays et au continent à écouter leur vocation et à se lancer.
Cinq ans après la création de PurEthnik, quelles sont les prochaines étapes de votre développement ? Envisagez-vous une expansion de vos laboratoires ou une distribution à plus large échelle sur le continent africain et à l’international ?
Les cinq dernières années nous ont permis de tester différents concepts. Après avoir débuté par la distribution de produits, nous avons évolué vers un modèle de laboratoire cosmétique et d’instituts de beauté. Aujourd’hui, notre positionnement est clairement défini. Les cinq prochaines années, à compter de celle-ci, seront donc consacrées à notre expansion. Notre objectif est d’accroître progressivement notre rayonnement, tant sur le plan local qu’international, tout en obtenant les certifications requises.
Réalisé par Julien Tohoundjo
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