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Coumba Bah, à propos du cyberharcèlement : « Le numérique a aboli les frontières, la violence n’épargne plus aucune femme »

À l’heure où les violences numériques se multiplient et s’intensifient, Coumba Bah, spécialiste en communication et productrice de l’émission citoyenne MUSOYA, alerte sur l’impact profond, durable et souvent invisible du cyberharcèlement contre les femmes. Dans cet entretien accordé à Africa3info, elle revient sur ces nouvelles formes de censure qui dépassent désormais les frontières physiques, et plaide pour une prise de conscience collective face à un phénomène aux conséquences lourdes pour les victimes et leurs familles.

En quoi la révolution numérique a-t-elle transformé ou amplifié les violences faites aux femmes ?

La révolution numérique a amplifié les violences en leur donnant plus de vitesse, plus de visibilité et plus de portée. Par exemple, une humiliation ou une menace peut aujourd’hui être diffusée en quelques secondes, reproduite à grande échelle tout en continuant à nuire sur la durée.

Cependant, il est aussi important de souligner que le numérique offre aussi des opportunités inédites de lutte contre ces violences. Il permet une sensibilisation massive, des campagnes de plaidoyer plus efficaces, et même aujourd’hui, grâce à l’intelligence artificielle, une production décentralisée de contenus de sensibilisation.

Le numérique offre également des outils de protection, comme le blocage ou le signalement, ainsi que des possibilités de collecte de preuves, ce qui peut renforcer l’accès à la justice.

Je dirais donc que le numérique peut être à la fois un amplificateur de violence et un amplificateur de justice.  Certes le numérique peut amplifier les risques de violences basées sur le genre… mais il peut aussi aider à renforcer les capacités de prévention, de lutte et de réponse.

Que disent les statistiques sur l’ampleur du phénomène au Bénin ou en Afrique de l’Ouest ?

Les données restent encore fragmentées en Afrique de l’Ouest, mais les tendances récentes sont très préoccupantes. Selon des données publiées par ONU Femmes entre 2023 et 2025, ce seraient 16 % à 58 % des femmes et des filles qui auraient déjà subi une forme de violence numérique, selon les contextes.

Des analyses régionales menées entre 2023 et 2024 ont indiqué qu’environ 28 % des femmes en Afrique subsaharienne ont été exposées à des violences en ligne.

Par ailleurs, une étude de l’UNESCO publiée en 2022 a montré que 73 % des femmes journalistes ont subi des violences en ligne, ce qui illustre particulièrement la vulnérabilité des femmes visibles dans l’espace public.

Cependant, j’aimerai souligner qu’il est certes important d’aborder les chiffres mais ils ne reflètent jamais pleinement la réalité humaine, comment mesurer tous ces préjudices et traumatisme causés ?

Quand il s’agit de violences, même un seul cas est déjà un cas de trop, surtout dans un espace numérique où les frontières n’existent plus.

Autrefois, dans nos sociétés, il était parfois possible de protéger une victime en changeant d’environnement, en la mettant à l’abri dans un autre quartier ou une autre communauté.

Aujourd’hui, ce n’est plus possible.  Le numérique a aboli les frontières : la violence peut suivre une personne partout, avec des conséquences durables pour elle et pour sa famille.

C’est pourquoi, au-delà des chiffres, je pense qu’il faut surtout reconnaître que ces violences ont un impact profond, durable et souvent invisible.

Coumba Bah, à propos du cyberharcèlement : « Le numérique a aboli les frontières, la violence n’épargne plus aucune femme »

Est-ce que ce phénomène peut amener des femmes à quitter les plateformes numériques à réduire leur prise de parole publique ?

Oui, c’est une réalité beaucoup plus fréquente qu’on ne le pense, même si elle n’est pas toujours visible ou directement associée à la violence. On observe que de nombreuses femmes et hommes, des journalistes, activistes, mais aussi citoyen.nes ordinaires ajustent leur manière de s’exprimer pour se protéger. Ces personnes évitent certains sujets, réduisent leur visibilité ou choisissent des espaces qu’elles perçoivent comme plus sûrs. Mais ce qui est intéressant, c’est que cette dynamique ne se traduit pas toujours par un silence total.

Qui d’entre nous n’est pas membre de groupes WhatsApp ou de forums de discussion sur Facebook ? Et combien de personnes s’y expriment régulièrement ? Une infime minorité. Pourtant, beaucoup de ces mêmes personnes prennent contact en privé, en message direct, pour partager leurs opinions, leurs analyses, parfois même des solutions très pertinentes. Cela montre que la parole existe, mais qu’elle se déplace vers des espaces perçus comme moins exposés et donc plus sûrs.

Donc, ce n’est pas un manque d’opinion, c’est une question de sécurité. Et lorsqu’une personne se sent plus en sécurité pour s’exprimer en privé qu’en public, cela doit nous interroger sur la qualité de nos espaces numériques. Le véritable enjeu n’est pas que les femmes parlent, mais qu’elles puissent parler librement, sans peur aussi bien dans l’espace public que privé.

Sur le plan juridique, Quels sont les principaux défis dans l’application des lois existantes ?

Les défis sont multiples, et ils vont bien au-delà du cadre juridique lui-même. Le premier défi est celui de l’accès à l’information et à la compréhension des textes. Dans de nombreux pays de notre région, héritiers de systèmes juridiques issus de la colonisation, les lois sont rédigées dans des langues qui ne sont pas toujours celles utilisées au quotidien par nos populations.  Cela crée une distance entre la loi et les citoyen.nes.

Même si nul n’est censé ignorer la loi, encore faut-il qu’elle soit accessible, comprise et appropriée.

Il y a aussi le défi de dénonciation : beaucoup de victimes ne signalent pas les violences, par peur, par manque d’information ou par méfiance envers les institutions.

Enfin, il existe un défi de capacité et de coordination institutionnelle, notamment en matière de traitement des preuves numériques et d’accompagnement des victimes. C’est pourquoi la sensibilisation et la vulgarisation du droit sont essentielles.

Une loi qui n’est pas comprise ou appropriée par les populations reste une loi peu efficace. Renforcer l’accès à l’information juridique est donc un pilier indispensable pour consolider les droits humains et la démocratie.

Quelles stratégies recommandez-vous pour prévenir ces violences, notamment auprès des jeunes ?

La prévention doit commencer très tôt, et elle doit être collective. Il est essentiel d’investir dans l’éducation numérique, mais pas seulement du point de vue technique. Il faut aussi former les jeunes aux valeurs de respect, de responsabilité et de citoyenneté dans l’espace numérique. Dans ce cadre, l’éducation des jeunes garçons est fondamentale. On ne peut pas lutter contre les violences faites aux femmes sans impliquer ceux qui, souvent, en sont les auteurs ou les témoins. Il s’agit de déconstruire très tôt les normes qui banalisent l’humiliation, la domination ou la violence.

Il est également important d’accompagner nous, les parents, beaucoup d’entre nous n’ont pas grandi avec ces outils numériques et nous pouvons nous sentir dépassées et intimidées. Or, nous, particulièrement les mamans, restons les acteurs clés de l’éducation et de la protection des enfants. Il faut donc renforcer notre littératie numérique, pour que nous puissions mieux comprendre les risques, mieux accompagner et protéger nos enfants tout en instaurant une culture de dialogue.

Enfin, nous devons tous et toutes prendre conscience que le monde est en mutation. Aujourd’hui, le cyberespace est le nouvel espace public. De la même manière que nous prenons nos précautions dans la rue ou à la maison pour assurer notre sécurité, ces mêmes réflexes doivent aussi exister en ligne. Cela implique une responsabilité individuelle, mais aussi une responsabilité collective. Chacun doit apprendre à se protéger et aussi à protéger les autres.

Réalisé par Félicienne HOUESSOU

Avez-vous des informations à transmettre aux journalistes d’Africa3i ? Envoyez-nous un e-mail à africa3info@gmail.com

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